[Compte-rendu] Pierre Briant, Alexandre. Exégèse des lieux communs, Paris, 2016

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Peinture murale représentant Alexandre le Grand dans la ville d’Acre, en Israël. © Yuval Y / Wikimedia Commons

Est-il absolument nécessaire de présenter l’homme et l’oeuvre d’Alexandre le Grand ? De très nombreuses biographies, tant populaires que scientifiques, sous formes de livres ou de documentaires, résument à plus ou moins grands traits les grandes étapes de la vie du conquérant macédonien, depuis sa naissance et sa formation auprès d’Aristote jusqu’à sa fin lors d’une énième beuverie, en passant par ses conquêtes.  Tout cela est, de façon générale, plutôt bien connue. Prenant état de ce fait, Alexandre. Exégèse des lieux communs de Pierre Briant entend déplacer la focale. En effet, l’auteur ne livre pas ici une biographie à proprement parler, mais s’attache à discuter des réemplois des différentes figures d’Alexandre et de son histoire à travers le temps et l’espace. Car, comme le révélait il y a encore peu la polémique autour du nom de l’aéroport international de Skopje [1], le nom d’Alexandre est encore un symbole fort. Fort, mais pas uniquement occidental puisque des fragments de la mémoire d’Alexandre sont décelables aux quatre coins du monde.

 

L’auteur et le livre :

 

A l’instar du protagoniste de la biographie, on pourrait s’interroger sur la pertinence de la présentation de Pierre Briant. Je vais donc me contenter de rappeler brièvement quelques faits [2]. Après une thèse portant sur Antigone le Borgne en 1972, Pierre Briant commence à enseigner à l’Université de Toulouse II. C’est à cette époque qu’il fait paraître un premier court sur Alexandre le Grand. Par la suite il se spécialise dans les études achéménides, notamment avec sa magistrale Histoire de l’Empire perse en 1996, tout en ne délaissant pas l’histoire d’Alexandre. Entre 1999 et 2012 il a occupé la Chaire d’Histoire et civilisation du monde achéménide et de l’empire d’Alexandre au Collège de France. Depuis cette époque Pierre Briant s’intéresse de près à la mémoire d’Alexandre. Alexandre. Exégèse des lieux communs est l’aboutissement de ce travail de plusieurs années. De fait, il est l’un des plus grands historiens antiquisant français actuel.

En ce qui concerne le livre proprement dit, après une introduction (p. 9-20), l’ouvrage est structuré en huit chapitres, tous solidement détaillés au cours de quatre-vingt à cent pages. Dans le premier (“Les images du prince”, p. 21-96), Pierre Briant s’intéresse à la réception du Macédonien dans le monde occidental, notamment en France et en Italie, depuis l’Antiquité jusqu’au XIXème siècle. Par la suite, l’auteur nous entraîne dans les réappropriations extra-occidentales de l’histoire et la légende d’Alexandre dans des lieux aussi divers que l’empire ottoman, la péninsule malaise ou le Mali (“D’Orient et d’Occident”, p. 97-206). Le troisième chapitre (“Le héros colonial”, p. 206-285) se concentre sur différents aspects de l’expédition qui furent utilisés par les puissances coloniales occidentales pour justifier leurs actions. Avant de s’intéresser aux différents chercheurs et intellectuels ayant aidé à construire soit la légende soit le portrait plus juste d’Alexandre (“Galerie d’experts”, p. 350-414), Pierre Briant fait un aparté relativement court sur la présence d’Alexandre dans la “culture de masse”, que ce soit la musique, les films, les expositions et les ouvrages de vulgarisation non scientifique (“Médias et médiatisation”, p. 286-349). Le sixième chapitre (“Juger Alexandre ?”, p. 415-503) plonge dans les débats autour de l’image d’Alexandre durant le XXème siècle, notamment la Deuxième Guerre mondiale et la période de décolonisation et ses suites. Enfin, le septième chapitre (“Au péril de l’histoire immédiate”, p. 504-555) clôt l’étude – car le huitième (“Que faire ?”, p. 556-569) n’est qu’une grosse conclusion – en s’intéressant aux débats actuels autour d’Alexandre. Outre cela, l’ouvrage est composé d’un cahier central de huit pages présentant différentes oeuvres discutées dans le corps du texte, d’une copieuse bibliographie (p. 575-619), d’un appareil de notes de bas de page (p. 620-628) et d’un index (p. 629-655).

 

Critiques :

 

Comme l’auteur l’explique dans son introduction (p. 19), ce livre est difficilement classable dans les limites habituelles des études savantes, de l’histoire ancienne à la contemporaine. Ceux qui y cherchent une biographie, même succincte, et le conte de la geste alexandrine seront passablement déçus, car Pierre Briant n’y consacre pas une ligne, car ce n’est pas ici son but. Même si l’auteur ne l’utilise pas et qu’il semble plutôt passé de mode dans les études historiques, je tends à penser que Pierre Briant s’est attelé avec brio à une “histoire totale” de la mémoire d’Alexandre.

De fait Alexandre. Exégèse des lieux communs est un livre globalement excellent. Par exemple, les passages, parfois un peu complexes, sur les réinterprétations de la figure d’Alexandre dans les mondes ottoman, malais ou malien sont passionnants. De fait, l’ensemble des chapitres ayant trait aux récupérations savantes et/ou “classiques” sont absolument captivants. Pierre Briant relève trois facettes principales dans la mémoire d’Alexandre, notamment dans sa reconstruction historiographique à partir des XVIIème/XVIIIème siècles, à savoir le conquérant sage, le civilisateur – fortement mobilisé pendant la période coloniale – et le chef de guerre brutal, adepte des massacres et des jouissances. On sent ici toute la maîtrise et l’érudition de Pierre Briant sur un sujet qu’il étudie depuis 40 ans, même s’il reconnait (p. 19) son immense dette envers d’autres chercheurs. La bibliographie massive – même si, de l’aveu de l’auteur (p. 575), incomplète afin de ne pas la surcharger – témoignera de la masse de travail effectuée et des horizons explorés. Le lecteur attentif apprendra beaucoup, autant sur le conquérant et sa mémoire que sur la mémoire de certains autres personnages, notamment Porôs (p. 171-188).

Les critiques potentielles sont, de fait, plutôt anecdotiques, hormis un écueil sur laquelle je reviendrai plus tard. En effet, pour ce qui est de la forme, on s’interrogera sur les quelques manquements à la citation bibliographiques des pages internet [3]. En effet, les dates de dernières consultations, nécessaires pour savoir si le document a été modifié et si oui quand, sont toujours absentes. Idem, j’ai noté quelques redondances entre les chapitre I et VI 1-2 ainsi qu’une liaison à mon avis assez artificielle entre les différents éléments . Mais, je le répète, il ne s’agit là que de légers pinaillages et d’impressions personnelles qui ne remettent pas en doute la qualité globale du livre.

Mais Pierre Briant aurait également pu creuser un peu plus profondément un des chapitres. Cela tient peut-être probablement à un écart générationnel et une méconnaissance – qui s’entend, se comprend et dont il ne serait lui être tenu grief en soi – de la musique heavy metal. Loin de moi l’idée de lui lancer la critique de l’exhaustivité [4] – ce qui n’est de toute façon pas son but tout au long de l’ouvrage – , mais ces pages détonnent quelque peu avec le reste du livre. En effet, si l’auteur brille toujours par une remise en contexte – historique, artistique et de production – des différentes œuvres analysées, ces éléments directeurs semblent disparaître dès qu’il traite de ce genre musical. On ne trouvera donc aucune analyse des différentes chansons, par exemple par la prise en compte de leurs places dans la carrière des groupes, les contextes de production, les interviews des membres et les clips musicaux desdites chansons, s’ils existent. C’est un peu comme analyser Les demoiselles d’Avignon sans prendre en compte qu’au moment de la production Picasso est aux débuts de sa période cubiste. Ou décortiquer Thucydide sans référence à son contexte historique et intellectuel. Ce que Pierre Briant ne ferait jamais. Donc cette différence d’approche interroge. Toutefois, je me dois d’être juste avec l’auteur et avouer mon appétence pour ce genre musical – et donc ma partialité dans la critique – ainsi que reconnaître qu’une telle étude aurait demandé des efforts importants, peut-être trop pour un court sous-chapitre (p 292-297) dans un ensemble bien plus vaste.

 

Conclusion :

 

Pour conclure, même si j’ai relevé ça et là quelques points déplaisants, cela ne saurait ternir la qualité générale du livre de Pierre Briant. Son Alexandre. Exégèse des lieux communs est un ouvrage magistral. L’érudition classique de l’auteur est couplée à un souci d’expliquer les mécanismes de réinterprétations. Le tout dans une langue agréable, mais précise, parfois technique sans être jargonnante. Un livre qui intéressera donc autant les passionnés d’histoire grecque que les traqueurs insatiables de la présence de l’Histoire dans le contemporain.


[1] “Goodbye Alexander the Great: Skopje’s Airport Renamed”, New York Times (3 avril 2018) (Dernière consultation le 7 avril 2018)

[2] On pourra se reporter à sa présentation sur le site du Collège de France. (Dernière consultation le 7 avril 2018)

[3] Les règles sont disponibles sur le net. Par exemple, Ginouvès V., Citer une référence électronique”, Aldebaran (Dernière consultation le 7 avril 2018)

[4] Outre les références citées par Pierre Briant, on s’intéressera à, par exemple, la chanson Persepolis du groupe de métal grec Septic Flesh. Le hasard a voulu que je la découvre au moment où j’ai commencé à lire le livre… (Dernière consultation le 7 avril 2018)

Passionné depuis petit par l’Histoire, j’en ai naturellement fait mes études à Tours puis Strasbourg. C’est à cette époque que je commence à m’intéresser de près à l’impact de l’Histoire dans le présent et à ses usages publics. Diplômé d’un Master recherche Histoire ancienne, avec ce blog je continue mes recherches et partage mes opinions sur différents thèmes, autant des réponses à des polémiques que des réflexions théoriques. J’habite actuellement à Kaohsiung, Taïwan.

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