[Compte-rendu] Stéphane Sirot, La grève en France. Une histoire sociale (XIXème-XXème siècle), Paris, 2002

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Photo de la grève généralisée des PTT de mars 1909. © Wikimedia Commons

Les images d’Epinal et les considérations des étrangers sur le rapport des Français au travail [1] tendent souvent à considérer que le travailleur est un fainéant, mais aussi et surtout un râleur, plutôt prompt à se mettre en grève. Toutefois, ce que ces observateurs oublient, c’est que la grève en France a une histoire longue et que les acquis actuels ont été conquis de hautes luttes, ce qui explique l’attachement des Français pour ce moyen de régulation des relations employeurs/employés. C’est sur cette genèse que le livre de Stéphane Sirot, La grève en France. Une histoire sociale (XIXème – XXème siècles), veut revenir.

Toutefois, avant de présenter le livre et son auteur, je dois m’arrêter un instant sur des faits annexes, indépendants du livre. En effet, je ne saurais faire l’impasse sur un potentiel parti pris de ma part. Et ce au moins pour donner une potentielle clé de lecture, autant à charge qu’à décharge.

De fait, je voudrais rapidement parler de mon appréhension du phénomène gréviste. Je respecte et loue le principe constitutionnel de la grève. Si j’ai déjà participé à plusieurs manifestations, notamment lors de mouvements lycéens/estudiantins du CPE ou de la réforme « Pécresse » de la masterisation, je ne suis pas du tout un expert de la culture gréviste et de ses us et coutumes. Surtout que je n’ai pas été éduqué dans un milieu ayant une forte identité ouvrière ou anti-ouvrière.

Par ailleurs, je tends à m’interroger de plus en plus sur les références intellectuelles d’une partie des grévistes, notamment lors des manifestations. Pour expliquer cela, une petite anecdote personnelle. Lors d’un déplacement dans ma bonne ville de Strasbourg, j’ai croisé un cortège de manifestants s’opposant à la « loi Travail ». Sur un des camions des organisations syndicales, les hauts-parleurs résonnaient de Bella Ciao. La transmission de savoir par des amis cultivés et ma formation historique m’ont permis de saisir cette référence. M’est alors venue cette réflexion : « Qui parmi les manifestants – notamment ceux, comme moi, qui n’ont pas une culture ouvrière/militante de gauche très grande – saura reconnaître la chanson ? ». Tout cela pour dire, que la diffusion de ce chant ancre l’organisation syndicale dans un imaginaire relativement daté et peut-être – je dis bien peut-être – plus tout à fait en phase avec la culture politique du manifestant lambda. De là à penser que l’action syndicale gagnerait à mettre à jour – pour ne pas dire dépoussiérer – ses références culturelles, il n’y a qu’un pas. Que chacun franchira s’il a envie.

Par conséquent, si j’ai abordé ce livre sans à priori viscéral, je ne saurais m’absoudre d’un potentiel regard (encore) plus critique qu’à l’accoutumée. Il n’en demeure pas moins que l’ouvrage de Stéphane Sirot a été une agréable découverte.

 

L’auteur et le livre :

 

Après avoir soutenu une thèse sur les ouvriers parisiens durant la « Belle époque » [2], Stéphane Sirot devient docteur en histoire contemporaine en 1994. Il est actuellement maître de conférences en histoire politique et sociale du XXème siècle à l’université de Cergy-Pontoise, ainsi que chercheur associé au CEVIPOF. Outre ses publications scientifiques, l’activité de Stéphane Sirot semble également se déployer dans les médias. En effet, en plus des publications recensées sur sa page personnelle sur le site de son université de rattachement, une simple requête sur un moteur de recherche permet de le voir intervenir dans plusieurs journaux ou lors de la Fête de l’Humanité en juin 2016. A noter que cette histoire sociale de grève fait partie de ses premiers écrits, après une biographie de Maurice Thorez parue en 2000 [3].

Sur le plan de la forme, La grève en France est un livre plutôt court, environ 250 pages. L’ouvrage se découpe en trois parties et neuf chapitres, chaque chapitre faisant entre 20 et 40 pages. Après une brève introduction (p. 9-15), l’auteur entame la première partie (« Tendances », p. 19-85). De fait, dans le premier chapitre (« Les trois âges de grève », p. 19-37), Stéphane Sirot s’intéresse à la définition des différentes périodes du phénomène gréviste, depuis ses débuts clandestin jusqu’à son institutionnalisation actuelle. Il retient trois « âges de la grève », notion sur laquelle il reviendra beaucoup. S’il rappelle que la contestation par la cessation du travail n’est pas une invention de l’époque contemporaine, il distingue malgré tout un « âge de l’exclusion » (1789-1864), un « âge de l’intégration » (1864-1940) et un « âge de l’institutionnalisation » (1946 à nos jours). La première partie se conclut par une description de l’évolution des acteurs de la grève (« Visages de la grève », p. 37-61) et des revendications (« Revendications », p. 63-85). La deuxième partie (« Pratiques », p. 89-174) s’intéresse aux différentes étapes d’une grève, depuis son préavis jusqu’à sa fin (« Le cours de la grève », p. 89-114), à comment se déroule concrètement un mouvement au quotidien (« Une journée de grève », p. 115-142) et aux différentes actions des grévistes durant le mouvement (« La geste gréviste », p. 143-174). Enfin, la troisième et dernière partie (« Acteurs », p. 175-244) se penche sur les différents protagonistes d’un mouvement de grève, que ce soit les ouvriers et leurs représentants (« Les organisations ouvrières », p. 177-197), les employeurs (« Le patronat », p. 199-223) et les pouvoirs publics (« L’Etat », p. 225-244). Avant les traditionnelles notes et références bibliographiques, La grève en France se termine par une rapide conclusion (p. 245-249) qui ne fait que résumer grossièrement les principaux enseignements du livre.

 

Critiques :

 

Le lecteur attentif aura déjà remarqué que les titres des différents chapitres sont syntaxiquement plutôt arides, les articles définis ou indéfinis étant souvent aux abonnés absents. Cela pourrait résumer le style d’écriture de Stéphane Sirot. Si le propos est en lui-même intéressant, les qualités d’écrivain de l’auteur tendent à rendre le tout plutôt ennuyeux, pour ne pas dire rébarbatif.

Idem, la structure même de chaque chapitre accentue cette impression. En effet, Stéphane Sirot entame un thème par ses débuts durant le premier âge et suit son évolution durant les deuxième et troisième âges. Certes, une telle structure a le mérite de la praticité et de la simplicité et peut s’imposer d’elle-même. Il demeure que la conjonction de cette pesanteur structurelle et du peu de légèreté de l’écriture de Stéphane Sirot donne un aspect répétitif et donc peu attrayant au livre. Un ouvrage comme Vichy et l’ordre moral de Marc Boninchi était également atteint de ce syndrome, mais ce dernier rendait l’ensemble bien plus digeste.

Par ailleurs, l’autre reproche potentiel concerne des éléments de définition. Si Stéphane Sirot détaille très bien son schéma des trois âges, tout en expliquant bien que le passage du premier au deuxième âge est bien plus progressif que la date de 1864 peut laisser croire, sa prose pêche à quelques endroits par un manque de définition. De fait, dans « La geste gréviste », Stéphane Sirot s’intéresse aux événements festifs durant les mouvements (p. 144-151).  Or, l’auteur ne définit pas ce qu’il entend par « fête ». Cela ne serait pas un souci s’il n’avait pas tendance pas à confondre « fête » avec « loisirs » (p. 146). En revanche, pour des sujets qui peuvent prêter à polémique épistémologique, ici la violence, Stéphane Sirot prend, avec raison, le temps d’une définition (p. 163-174). J’aurais aimé que l’effort ait été systématique, mais je comprends tout à fait que l’importance de l’une puisse être évidente alors que l’autre beaucoup moins.

In fine, la pauvreté de la forme et les petits oublis méthodologiques desservent le propos de Stéphane Sirot, toujours intéressant. En effet, un des enseignements les plus intéressants de La grève en France est que, malgré ce que les idées reçues tendent à laisser penser, la grève n’est pas la première action envisagée face à un conflit du travail, et ce même par les syndicats. En effet, avec leur institutionnalisation, les syndicats sont devenus les partenaires d’un dialogue social qui tend de plus en plus à aller, au moins jusqu’au début des années 2000, vers la négociation que vers la confrontation. A noter que le patronat se range petit à petit à cette thématique de la nécessaire négociation, après des décennies d’appel à la répression policière ou à la casse de la grève par la fermeture de l’usine ou l’embauche d’ouvriers de substitution.

Idem, alors que pendant la majeure partie de son histoire, la grève a été un différend entre un patron et ses employés/leurs représentants, la période récente voit l’irruption de plus en plus importante de l’Etat comme acteur des conflits, mais aussi des instances administratives ou judiciaires, telles l’inspection du travail ou les juges.

 

Conclusion :

 

La grève en France de Stéphane Sirot est un ouvrage qui mérite d’être lu afin de pouvoir remettre en perspective l’histoire du phénomène gréviste en France. Pas nécessairement l’étude absolue et la référence complète sur le sujet, mais une sérieuse introduction mettant en avant les principaux du phénomène, qu’ils soient événementiels ou sociaux. Son seul inconvénient est que l’acquisition de ce nouveau savoir se fera suite à une lutte de la part du lecteur, celle contre le sommeil et l’ennui.


[1] Chauvet A., « Syndicalistes, fainéants, sales… Les clichés qui perdurent sur la France », 20 minutes (6 janvier 2014) (Dernière consultation le 25 juillet 2017)

[2] Sirot S., « Les conditions de travail et les grèves des ouvriers à Paris de 1919 à 1935 », thèse soutenue sous la direction de M. Perrot à Paris VII en 1994.

[3] Sirot S., Maurice Thorez, Paris, 2000

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