[Compte-rendu] Jay Taylor, The Generalissimo, Cambridge, 2009

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Chiang Kai-shek en uniforme militaire, en 1940. © Wikimedia Commons

De manière générale, en Occident, la figure de Chiang Kai-shek est plutôt mal connue. Qui plus est, de par l’influence de l’historiographie et de la propagande communiste chinoise dans les cercles intellectuels occidentaux entre les années 1950 et 1970, le « Généralissime », comme le nomme Jay Taylor, et son régime ont été dépeints de manière extrêmement sombre. De fait, Chiang Kai-shek a longtemps été pensé, en Chine, comme un tyran se préoccupant peu de la masse des petites gens et au régime corrompu. Dans le même temps, à Taïwan, il est toujours un des personnages important du pays. Si cette position tend à évoluer des deux côtés du détroit actuellement [1], la lumière n’est toujours pas faite sur la personnalité de Chiang Kai-shek. Il était – et demeure – un personnage dont la mémoire divise.

A ce propos, il serait possible de faire un parallèle éclairant, toutes proportions gardées. En effet, pendant longtemps, l’historiographie de la Révolution française, dominée par les républicains puis par les communistes, a voulu voir en l’Ancien Régime une période sombre et en Louis XVI un despote falot. Toutefois, depuis plusieurs années, les historiens tendent à revenir sur cette image sombre de Louis Capet et en faire un portrait plus nuancé. De fait, la biographie de Chiang Kai-shek par Jay Taylor tend à vouloir se placer dans cette sorte d’entre-deux, sortir de la diabolisation de l’historiographie communiste sans tomber dans l’adoration inverse.

 

L’auteur et le livre :

 

Les informations disponibles sur internet à propos de Jay Taylor sont relativ notamment grâce au site support de « The Generalissimo » [2]. Malgré tout, le profil qui apparaît est celui d’un auteur qui, avant de se lancer dans l’écriture, a servi son pays en tant que soldat puis comme diplomate, essentiellement en Chine et à Taïwan. Des points que Jay Taylor ne manque pas de rappeler dans son introduction. Après ses années de service, il décide d’entamer ses études historiques, comme l’attestent son MA en Far Eastern Studies de l’Université du Michigan et son association au Fairbanks Center for Chinese Studies de l’université d’Harvard. Avant « The Generalissimo », Jay Taylor a écrit plusieurs ouvrages, dont une biographie du fils naturel de Chiang Kai-shek, Chiang Ching-kuo [3].

En ce qui concerne ce livre-ci, Jay Taylor a choisi une structure tout à fait classique, notamment lorsque ce dernier tend à vouloir autant s’adresser aux universitaires qu’au « grand public ». On pourra s’interroger sur la pertinence de ce choix, mais elle demeure la décision de l’auteur et de son éditeur.

De fait, après une très brève introduction (p. 1-3), le livre se découpe en quatre parties, elles-mêmes subdivisées en trois ou quatre chapitres de 30 à 50 pages chacun. La première partie (« Revolution », p. 7 à 137) couvre la jeunesse de Chiang Kai-shek jusqu’à « l’incident de Xi’an » et le début de la « guerre de résistance contre le Japon », en 1937. Cette période de « guerre de résistance » (1937-1945) est le sujet de l’ensemble de la deuxième partie (« War of Resistance », p. 141-335). En troisième partie (« Civil War », p. 339-408), Jay Taylor s’intéresse à la guerre civile opposant les forces nationalistes de Chiang Kai-shek aux communistes de Mao Zedong (1945-1949). La dernière partie (« The Island », p. 411-587) est consacrée à la période du retrait à Taïwan et de la mise en place du pouvoir, puis de sa gestion, du Kuomintang sur l’île. Le texte du livre se conclut par un « Epilogue » (p. 589-595). A noter que je possède la deuxième édition, de 2011, à laquelle est ajoutée un « Postcript » (p. 597-607), corrigeant certains éléments des pages précédentes. Enfin, les dernières pages de l’ouvrage sont affectées à la recension des notes de bas de page (p. 610-710) et à un index (p. 713-736).

Mes dernières remarques formelles concerneront l’adjonction salutaire de plusieurs photos des différents protagonistes, notamment dans sa deuxième partie, et de quelques cartes.

 

Critiques :

 

Devant la volonté affichée de Jay Taylor de faire une biographie pondérée d’un personnage aussi controversé, je ne pouvais qu’être enthousiasmé. Enthousiasmé et en même temps un peu admiratif car vouloir jouer du scalpel en toute innocence alors que la position du psychanalyste serait plus adéquate, est un défi intellectuel que l’on ne peut que saluer. Toutefois, mes louanges pour ce livre s’arrêteront là. En effet, la biographie de Chiang Kai-shek par Jay Taylor est, tant sur la forme que sur le fond, bourrée de défauts. Autant le dire tout net, l’universitaire américain tend plutôt à écrire un récit pro-domo qu’un examen critique. S’il ne nie pas – même s’il les minimise parfois – les défauts de son protagoniste, la critique profonde, sincère et sans concession est souvent parfois absente.

 

Critiques de forme :

 

Sur le plan formel, le choix de structuration n’est pas le moins du monde justifié dans la très brève introduction. Par exemple, il n’explique pas, même succinctement, en quoi Chiang Kai-shek a été un personnage décrié, ni quelles sont ses motivations dans l’écriture de ce livre. Il faut donc en conclure que c’est un choix arbitraire de la part du chercheur. Idem, Jay Taylor a décidé d’aborder tous les sujets au fur et à mesure de son récit. J’ai tendance à être plutôt partisan d’une approche chrono-thématique [4], mais cela n’est qu’affaire de préférences.

Par ailleurs, si Jay Taylor est directement au contact des sources primaires, son utilisation de l’historiographie est plutôt faible. Je ne suis clairement pas un spécialiste de la production historiographique sur un personnage aussi sulfureux que Chiang Kai-shek, mais il est tout à fait certain qu’elle est abondante. Par conséquent, il ne s’agit probablement pas d’une méconnaissance ou d’une inexistence, mais d’une décision de Jay Taylor, celle de ne pas s’appuyer sur les travaux de ses prédécesseurs sur le sujet, hormis en ce qui concerne la jeunesse de Chiang Kai-shek. En effet, les seules références que j’ai trouvé concernent cette partie de sa vie [5]. Si ces quelques références peuvent s’expliquer par le désir de ne compter que sur les sources primaires, notamment les journaux intimes et lettres des différents protagonistes [6], il demeure que le recours plus abondant aux recherches antérieures ne saurait être une mauvaise chose. Cela donne plus de perspective et de profondeur à l’ouvrage. En outre, hormis pour la section concernant la jeunesse de Chiang Kai-shek, l’immense majorité de la littérature est en langue anglaise. Ce parti pris interroge.

De même, l’identification des références littéraires n’est pas rendu aisée par son choix de présentation. En effet, outre les notes de bas de page renvoyées en fin d’ouvrage, la bibliographie est réduite à sa plus simple expression, à savoir le récapitulatif des ouvrages les plus souvent cités et leurs abréviations dans les notes [7]. Par conséquent, le lecteur curieux devra fouiller au sein de ces mêmes notes pour essayer de dénicher des lectures supplémentaires.

Enfin, la biographie de Jay Taylor recèle certains défauts méthodologiques assez gênants, notamment pour un chercheur associé au Fairbanks Center. En effet, à la page 102 Jay Taylor discute de la potentielle admiration de Chiang Kai-shek pour le fascisme, notamment à travers la création d’un groupe armé, les « Chemises bleues », dans le territoire de l’Etat fantoche du Mandchoukouo au début des années 1930. Cette accusation a été mise en avant par des « distinguished scholars » dont nous ne connaitrons pas les noms ni les travaux. Taylor tend à vouloir s’inscrire en faux contre cette accusation, en arguant que la seule source sur les activités de ces « Chemises bleues » provient de documents des services de sécurité japonais et que, par conséquent, il pourrait s’agir d’un faux forgé ultérieurement pour servir la propagande nippone. Je ne saurais me prononcer sur le fond, mais le souci est que Jay Taylor ne propose aucune démonstration appuyant sa conviction. Tout au plus il renvoie en note de bas de page [8] à des publications d’un même auteur, la première accusatoire et la seconde, plus tardive, récusant les précédentes accusations sur la base de nouveaux éléments. Qui plus est, la discussion de cette querelle historiographique aurait pu rentrer dans un développement plus large sur les idées politiques de Chiang Kai-shek, mais l’auteur en a décidé autrement.

Enfin, du fait de ses nombreuses anecdotes parfois amusantes, le plus souvent insipides [9], ainsi que des passages hors sujet [10], j’aurais tendance à estimer qu’environ 5% du livre est séparable sans que cela ait un quelconque impact sur le déroulement du récit. Sur un ouvrage d’environ 600 pages de texte, ce n’est tout de même pas rien…

 

Critiques de fond :

 

En ce qui concerne le fond, je suis absolument fasciné par le tour de force intellectuel réalisé par l’auteur. En effet, il réussit à ne parler qu’en termes vagues de deux sujets importants. Le premier concerne les relations troubles de Chiang avec certains milieux de la mafia de Shanghaï. Ce sont des faits avérés [11], mais dont Jay Taylor ne parlent que pudiquement. Le second concerne la corruption extraordinaire du régime. De fait, ce thème n’est « traité » qu’au détour de deux pages (p. 330 et 369). Or, cette question a été centrale dans la propagande du Parti communiste [12] et dans l’adhésion des populations paysannes à la révolution [13]. Entre la corruption des nationalistes et le respect des communistes, les paysans chinois ont vite fait leur choix. De fait, en raison de cette pudeur d’écriture, presque une pudeur de gazelle, on ne comprend pas très bien pourquoi des masses de paysans sont venus grossir les rangs de l’Armée Rouge. La focale est mise sur l’aide, notamment militaire, de la Russie soviétique. In fine c’est comme si l’expansion des communistes ne relevait que d’un conflit politique, d’un appui en sous-main et d’une sorte de magie. Certes, une biographie sur Chiang Kai-shek n’est pas nécessairement le moment le plus propice pour discuter de ces choses là. Il demeure que cette question aurait mérité d’être posée, au moins sous l’angle des raisons de l’incapacité du « Généralissime » à lutter contre ce phénomène. 

En outre, cette thématique de l’omniprésence des Soviétiques rejoint un autre défaut du livre, un glissement depuis une biographie vers une histoire des relations sino-américaines entre les années 1930 et les années 1970. En effet, Jay Taylor s’étale en long, en large et en travers sur les relations tempétueuses entre Chiang et plusieurs conseillers militaires américains, notamment Joseph Stillwell et Albert Wedemeyer. Si je voulais pousser la critique jusqu’au sarcasme, je pourrais même affirmer que les chapitres sur la période des guerres – contre le Japon puis contre les communistes – ne sont que la litanie des querelles entre Chiang et les Américains, parfois entrecoupés de rappels de faits et de mises en contexte. Pendant ce temps, on ne saura rien des relations entre Chiang et le reste des instances nationalistes.

Idem, si, entre le retrait à Taïwan et la mort de Chiang Kai-shek, les dissensions internes au KMT sont abordées, il demeure que l’immense majorité de cette partie est consacrée aux relations entre le pouvoir nationaliste et les différentes administrations américaines successives. In fine, si ces excursus sino-américains se justifient le plus souvent, ils donnent l’amère impression d’un effacement du contexte général pour ne s’en tenir qu’à des histoires de personnes. C’est comme si Jay Taylor était trop occupé à contempler le clapotis de l’écume événementielle pour s’intéresser à toute autre chose. Tout ceci est également à relier au goût de Jay Taylor pour les anecdotes personnelles sur les différents protagonistes.

Enfin, l’aspect parfois hors sujet du livre trouve son expression la plus flagrante dans les dernières années de la vie de Chiang Kai-shek. En effet, devant son grand âge et sa santé faiblissante, ce dernier cède de plus en plus de pouvoir à son fils, Ching-kuo. De ce fait, le récit de Jay Taylor concerne de plus en plus Ching-kuo et non plus son père. C’est comme si – dans sa propre biographie ! – ce dernier s’effaçait derrière l’importance de son fils. Voilà qui laisse un peu songeur.

Le dernier point que je voudrais soulever concerne l’épilogue de l’ouvrage (p. 589-595). Dans ces pages Jay Taylor essaye d’imaginer ce que pourrait penser Chiang de la nouvelle donne politique au moment de son écriture, que ce soit en Chine ou à Taïwan. Mais là où le bas blesse est qu’à travers de cet artifice d’écriture, il flirte assez dangereusement avec un usage public de l’histoire. En effet, dans sa volonté forcenée de réhabiliter la personne de Chiang Kai-shek, il tend à insinuer que, malgré les revers qu’il a subi de son vivant, ce dernier a idéologiquement gagné depuis l’outre-tombe, notamment en Chine. Idem, prenant acte de l’intense corruption du pouvoir communiste chinois de la fin des années 2000, Jay Taylor s’en sert pour minimiser la corruption du Kuomintang lors du règne de Chiang. Outre le fait que cela soit assez probablement une vision orientée, ce n’est surtout plus de l’analyse historique.

 

Conclusion :

 

In fine, la biographie de Chiang Kai-shek n’est pas réellement une biographie. Il s’agit là d’un livre bâtard, entre récit de vie d’un grand personnage et chronique de relations diplomatiques entre grandes puissances. Pour le lecteur novice – que j’étais quand j’ai commencé le livre ! – , ce sera une mise en bouche correcte et une première appréhension avec une époque, notamment en ce qui concerne la « décennie de Nankin », et des personnages qui sont largement inconnus en dehors des frontières chinoises, taïwanaises ou japonaises. Il demeure que, à mon avis, du fait de ses nombreux défauts, tant de forme que de fond, elle ne peut s’établir comme une biographie de référence. Une contribution à l’historiographie, tout au plus.


[1] Pékin atténuant ses critiques alors que le DPP, actuellement au pouvoir à Taipei, a mis en place une commission d’enquête pour investiguer les biens mal acquis et les exactions du parti de Chiang Kai-shek – le Kuomintang – pendant la période de la Terreur blanche. De son côté, le KMT défend toujours publiquement l’héritage de Chiang. (Dernières consultations le 14 mai 2017)

[2] Outre cela, on trouvera des informations sur sa page LinkedIn et son profil sur le site du Fairbanks Center for Chinese Studies de l’université d’Harvard.

[3] Taylor J., The Generalissimo’s Son: Chiang Ching-kuo and the Revolutions in China and Taiwan, Harvard, 2000. A noter qu’une traduction française est parue récemment.

[4] A savoir, une première partie traitant des événements de la vie du personnage et une seconde traitant de manière approfondie différents thèmes, que ce soit la personnalité, la formation intellectuelle ou la mémoire. A ce propos le modèle est la biographie de Saint Louis par Jacques Le Goff.

[5] Notamment Loh P.P.Y, The Early Chiang Kai-shek : A study of His Personality and Politics, 1887-1924New York, 1971, Hsiung S.I., The Life of Chiang Kai-shek, Londres, 1948, Cheo-kang S., President Chiang Kai-shek : His Childhood and Youth, Taipei, 1954 ou encore Tong H.K., Chiang Kai-shek. Soldier and statesman. Authorized biography, volume 1, Shanghai, 1937 et Crozier B., The Man Who Lost ChinaNew York, 1976.

[6] Chiang Kai-shek ne commence son journal personnel, sur lequel Jay Taylor s’appuie très fortement, qu’à partir de 1917. Jay Taylor s’appuie également énormément sur les écrits de Joseph Stillwell, Albert Wedemeyer, plus tard Henry Kissinger ainsi que de parents plus ou moins éloignés de Chiang Kai-shek, notamment du côté de sa femme.

[7] Un cercle spécial en enfer pour les éditeurs s’adonnant à cette infamie ! Ce n’est pas pratique !

[8] Note 32 p. 628.

[9] J’en ai relevé aux pages 100, 127-8, 132, 167, 215 à 219 puis j’ai arrêté de compter.

[10]  Un très bel exemple dans les pages 558-565 lorsque Taylor s’étend en longueur sur la mort de T.V. Soong – ancien conseiller de Chiang Kai-shek – , une rencontre entre Nixon et Zhou Shukai – futur ministre des Affaires étrangères de Chiang – en 1971 et une discussion entre Nixon et McConaughy sur la réorientation de la diplomatie américaine vers la Chine communiste. Tout cela aurait pu être passé sous silence, renvoyé dans des notes de bas de page ou résumé à grands traits en quelques lignes

[11] A ce propos on pourra lire Martin B.G., « The Green Gang and the Guomindang State. Du Yuesheng and the Politics of Shanghai, 1927-37 », The Journal of Asian Studies 54-1 (1995), p. 64-92.

[12] Pour l’exemple, on lira, parmi d’autres, Peng S, « The Causes of the Victory of the Chinese Communist Party over Chiang Kai-Shek, and the CCP’s Perspectives. Report on the Chinese Situation to the Third Congress of the Fourth International », International Information Bulletin, Socialist Workers Party (février 1952). On trouvera la version originale ici.

[13] Mao, une histoire chinoise (1-4), entre 26’30 et 28’50.

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