[Compte-rendu] Serge Gruzinski, Les quatre parties du monde. Histoire d’une mondialisation, Paris, 2004

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Représentation du dieu aztèque Huitzilopochtli d’après le codex Telleriano Remensis (XVIème siècle). © Wikimedia Commons

Dès le XVIème siècle, les relations entre les Européens, notamment Espagnols et Portugais, et les populations non-européennes, africaines, américaines ou asiatiques, ont été vues par les premiers comme le nécessaire apport de la “lumière” chrétienne envers des non-chrétiens.  Dès lors, s’est construite une historiographie, ayant eu ses beaux jours durant le XIXème et la première moitié du XXème siècle, reposant sur cette idée fondamentale. Toutefois, depuis plusieurs décennies désormais, la focale des historiens s’est concentrée sur les relations complexes entre Européens et non-Européens ainsi que sur la notion de mondialisation. Les quatre parties du monde. Histoire d’une mondialisation de Serge Gruzinski va plus loin sur ces thématiques en proposant d’entrevoir la circulation planétaire de certains biens, ainsi que les interactions entre Européens et non-Européens en dehors du Vieux Continent et en son sein. Le tout en choisissant comme territoire d’enquête l’Amérique hispanique du XVIème et de la première moitié du XVIIème siècle.

 

L’auteur et le livre :

 

Après une thèse consacrée à la Flandre au XVIème siècle, la préoccupation scientifique de Serge Gruzinski se tourne très rapidement vers le Mexique et l’Amérique espagnole en général. De ce fait, il s’intéresse aux colonisations en Amérique et en Asie et ce comme potentiel moment de métissages et d’hybridations ainsi que comme premières formes de la mondialisation en action. Après avoir été directeur de recherche au CNRS, il est désormais directeur d’études à l’EHESS depuis 1993. Outre Les quatre parties du monde, ses ouvrages fondamentaux sont La pensée métisse et L’aigle et le dragon. Démesure européenne et mondialisation au XVIème siècle. Il a récemment (2015) publié L’Histoire, pour quoi faire ?
De fait, après un rapide prologue (“La Vierge et les deux tours”, p. 9-14), le livre se divise en quatre parties, chacune composée de trois à cinq chapitres. La première partie (“La mondialisation ibérique”, p. 15-84) a pour but de mettre en place la méthode et les cadres de l’enquête à travers trois chapitres relativement courts (“Vents d’est, vents d’ouest”, p. 17-41 ; “Sans cesse autour du monde”, p. 42-61 et “Une autre modernité”, p. 62-84). La deuxième (“La chaîne des mondes”, p 85-176) voit l’auteur s’intéresser plus spécifiquement au Mexique, notamment sa capitale (“Mexico. Le monde et la ville”, p. 87-113) ainsi que l’insertion de ce territoire dans l’espace mondial ibérique (“En toi se rejoignent l’Espagne et la Chine”, p. 114-144 et “Des ponts sur la mer”, p. 145-175). La troisième partie (“Les choses du monde”, p. 179-311) est quant à elle centrée sur les différents types d’individus peuplant ce monde (“Les experts de l’Eglise et de la Couronne”, p. 179-199 et “Les premières élites mondialisées”, p. 276-311) et l’intérêt de certains Européens pour les savoirs locaux (“Les savoirs de la mer, de la terre et du ciel”, p. 200-220 ; “Les outils de la connaissance et du pouvoir”, p. 221-250 et “Histoires locales, pesées globales”, p. 251-275). Enfin, la dernière partie (“La sphère de cristal”, p. 314-440) s’intéresse à la mondialisation des objets (“La piste des objets”, p. 315-341 et “Les perroquets d’Anvers, art métis et art globalisé”, p. 342-373) des langues (“La globalisation des langages”, p. 397-417) et des modes de pensée (“Les parois de verre ou la globalisation de la pensée”, p. 374-396 et “Au bord de la falaise”, p. 418-440). Enfin, le livre se conclue sur un épilogue (“De Matrix à Camões”, p. 441-446) ainsi que l’appareil de notes et la bibliographie.

 

Critiques :

 

Pour commencer je dois confesser quelques légers à priori vis-à-vis de ce livre. En effet, il me semble assez révélateur d’un phénomène plus général. Phénomène qui ne tient pas à la personne de Serge Gruzinski ou à la qualité de son œuvre et que j’expliquerai plus loin. J‘ai découvert les travaux de Serge Gruzinski, notamment Les quatre parties du monde, lors de mes tentatives infructueuses d’obtention de l’agrégation d’histoire. De ce fait, j’ai réellement essayé de comprendre ce qu’était cette “histoire connectée”, notamment en lisant l’article programmatique [1]. Car pour être tant adulé, Serge Gruzinski devait proprement révolutionner la recherche et ouvrir de nouveaux horizons méthodologiques. Or, je me suis retrouvé devant un propos assez brumeux – pour ne pas dire fumeux – qui clame haut et fort sa différence avec l’historiographie passée, mais en n’apportant qu’une démonstration assez faible. Bien sûr il insiste lourdement – à raison – sur la nécessité de variation des points de vue entre dominants et dominés et les médiations culturelles entre, par exemple, Européens et Mésoaméricains. Toutefois, la première perspective n’est-elle pas déjà acquise depuis les travaux fondateurs de Nathan Wachtel et sa Vision des vaincus [2] ? Idem, les médiations culturelles n’ont-elles pas déjà été abordées par des historiens comme Fernand Braudel ? Si je voulais être perfide, je pourrais affirmer qu’il s’agit, à mon humble avis, de la mise en scène d’une révolution scientifique, plutôt que qu’un réel retournement. Que ce serait le genre d’emballement qui en dit assez long sur notre époque et court sur la qualité intrinsèque dudit livre [3]. Le tout en m’appuyant sur un exemple assez similaire, celui de la Brève histoire des empires de Gabriel Martinez-Gros, profondément critiquable, mais acclamé par la critique à sa sortie [4]. Mais pour être tout à fait juste avec la perspective présentée par Serge Gruzinski, je ne peux tout à fait éluder la possibilité que je sois trop béotien pour comprendre une inspiration si géniale.

Par ailleurs, une autre remarque concerne l’appréciation de Serge Gruzinski vis-à-vis des personnages. En effet, à certaines – rares – occasions, l’auteur laisse poindre ce qui pourrait être considéré comme certains jugements de valeur. De fait, autant il semble admirer les cas d’individus cherchant à se fondre dans les cultures locales, autant il se fait plus acerbe dans le contraire. Etant donné quelques mois je suis moi aussi un homme qui a quitté ma patrie pour une nouvelle, à la culture radicalement différente, je commence à comprendre le fait que l’intégration résulte en partie de sa volonté d’apprentissage de la langue locale et d’une ouverture envers la société allogène. Que cette dernière accepte, plus ou moins consciemment, que la société locale puisse modifier ses croyances [5]. Or, comme tout choix de vie, celui de vouloir rester replié sur sa culture d’origine est critiquable, mais aussi respectable.

Il demeure qu’on ne saurait enlever au livre de Serge Gruzinski de grandes qualités. C’est un livre érudit, que ce soit en langues ibériques et amérindiennes. En ce sens, Serge Gruzinski est plus complet que Fernand Braudel, dont la perspective restait, malgré ses efforts d’ouverture à toutes les civilisations, très europeo-centrée. De même, l’auteur sait manier les différentes échelles, depuis les histoires des grands courants jusqu’à celles des petites personnalités. Rien que l’exemple, largement et admirablement développé par l’auteur, de Chimalpahin (1579 – 1660) est éclairant. Ce dernier, intellectuel mexica de rang social relativement peu élevé s’intéresse autant à l’histoire et aux nouvelles de sa province natale qu’à celles des lointains royaumes européens. Serge Gruzinski sait entraîner son lecteur dans le constant va-et-vient planétaire des hommes, des objets et des idées de cette époque.

Par ailleurs, l’auteur met en avant ses personnages mésoaméricains ou asiatiques comme de véritables acteurs, non des êtres passifs attendant la lumière de la technique occidentale, comme cela a pu être affirmé autrefois. En ce sens l’exemple des sculpteurs et artistes mexicas (p. 366-370), souvent plus doués que leurs homologues européens et surtout avides d’apprendre les techniques occidentales, est parlant. Ces derniers cherchent même parfois à voler des techniques, au grand dam des Européens qui voient leur différence – et donc leur avantage comparatif – s’amenuiser.

 

Conclusion :

 

In fine, je suis relativement partagé vis-à-vis de ce livre. Je ne peux nier qu’il s’agit là d’un très bon ouvrage, nourrit de l’érudition puissante de l’auteur et de perspectives intéressantes. Son importance dans l’historiographie contemporaine des relations entre l’Occident et le reste du monde au début de l’âge moderne ne saurait être remise en cause. Néanmoins, mérite-t-il sa si grande gloire attachée à son titre d’artisan d’un profond renouvellement épistémologique ? Je demeure assez dubitatif à ce sujet. De fait, il ne fait que pousser à leurs limites des perspectives tracées par ses prédécesseurs. Les quatre parties du monde est donc l’œuvre d’un talentueux et estimable continuateur, mais pas celle d’un révolutionnaire posant les fondations d’une nouvelle approche épistémologique profondément novatrice.


[1] Gruzinski S., “Les mondes mêlés de la Monarchie catholique et autres « connected histories » “, Annales. Histoire, Sciences sociales 56-1 (2001), p. 85-117

[2] Wachtel N., La Vision des vaincus: Les Indiens du Pérou devant la Conquête espagnole (1530-1570), Paris, 1971

[3] Car, malgré ce que les détracteurs médiatiques peuvent dire, un historien n’est jamais déconnecté du milieu et de l’époque qui l’ont enfanté. Il est toujours influencé par sa société. Par exemple un historien français ne parlera peut-être pas de la même façon de l’islam médiéval avant et après la vague d’attentats qu’a subi la France. Idem, un homme comme Michelet, et ses différentes appréciations du Moyen Age selon les péripéties de sa vie, est un exemple paroxystique mais parlant.

[4] De fait, l’introduction met en exergue un schéma pour le moins mécanique et déterministe

[5] Bien entendu, comparer un individu des XVIème et XVIIème siècles avec un homme de 2017, ne saurait être une comparaison terme à terme. En effet, les liaisons entre un homme et sa culture d’origine étaient bien moins fréquentes et surtout plus aléatoires que de nos jours. Par conséquent, cette possibilité de repli culturel est bien plus complexe à mettre en œuvre.

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