[France] Des racines fantasmées de la France

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“La prise de Rome par les Gaulois” (1877) de Paul Jamin (1853-1903). Une représentation, parmi tant d’autres, d’un fantasme du Gaulois, si courant au XIXème siècle. © VladoubidoOo / Wikimedia Commons

Débusquer les inepties historiques de l’extrême-droite est devenue au cours de ces derniers mois une de mes marottes préférées. Non que je me concentre, comme certains commentaires l’ont insinué, uniquement sur elle, mais, contrairement à l’extrême-gauche, ce courant politique produit une littérature “historique” extrêmement fournie, en ce sens qu’elle est nombreuse et riche d’enseignements. Des sites comme Fdesouche, Boulevard Voltaire ou Egalité & Réconciliation, sont les principaux maîtres d’oeuvres numériques de cette littérature. Toutefois, notre attention a récemment été attirée par le site Résistance Républicaine et notamment un article en particulier. Celui-ci dénommé “Les socialistes font disparaître nos racines grecques et latines, seule Marine le Pen s’insurge !” [1] et provient de la plume de Christine Tasin, agrégée et ex-professeure de lettres classiques. Cette dernière est fondatrice du site Résistance Républicaine ainsi que contributrice régulière de Boulevard Voltaire et Riposte laïque. Avant d’en venir à sa prose proprement dite, signalons qu’un portrait [2] retraçant son parcours politique et intellectuel est disponible sur le site du journal Libération.

 

Le grec et le latin, langues d’origine de la France ? :

 

Le texte de Christine Tasin se veut un brûlot contre la probable réforme prochaine du concours du CAPES de lettres classiques [3], qui serait fondu dans les concours des lettres mais avec des options. Toutefois, quelques phrases démontrent très vite le caractère identitaire qui est assigné à l’enseignement des langues anciennes, latin et grec. Pour exemple :

En faisant disparaître le capes (concours pour devenir professeur) de lettres classiques (français, latin et grec), Peillon envoie un message clair : le peu d’élèves qui apprenaient encore le latin et le grec, c’est trop, c’est bien trop ! Cela fait de l’ombre aux enfants d’immigrés qui se sentiraient sans doute exclus de ce passé national, de ces langues qui n’ont pas été celles de leurs ancêtres ! […]

On ne va plus former des spécialistes de latin et grec jugés par des spécialistes de latin et grec on va former des bidouilleurs  qui auront suivi un ou deux ans de latin et/ou grec en fac, juste assez pour être capables de traduire un petit texte, sans connaissances de linguistique ancienne (notre héritage indo-européen permettant de faire des ponts entre toutes les langues qui en sont issues), sans connaissances d’histoire et de civilisation, sans approfondissement des fondements de la mère de la démocratie, Athènes, et de celle de la République, Rome. […]

Mais il est vrai que l’on voudrait, depuis 40 ans, nous faire croire qu’apprendre nos origines, les langues et les civilisations qui nous ont fait c’est barbare, quand on est français, c’est indispensable et glorifiant quand on vient d’Afrique.

Outre le fait que le classement des langues européennes dans la classification des langues indo-européennes est plus une construction des XVIIIème/XIXème siècles qu’une réalité linguistique, c’est comme si le latin et le grec étaient les langues de nos ancêtres. Mais est-ce si vrai que cela ? Hormis un faible peuplement à Massalia, l’actuelle Marseille, et dans ses alentours immédiats, Arles par exemple, à partir de la fin du VIème siècle avant notre ère, on ne peut pas dire que les Grecs se soient installés très profondément dans le territoire de l’actuel France. Le contre-exemple du cratère de Vix ne permet pas d’affirmer que des Grecs étaient directement présents. Il est d’ailleurs plus probable que ce vase ait atteint sa destination par la médiation des Etrusques. Par conséquent, on ne saurait dire sérieusement que le grec est la langue des ancêtres de l’ensemble de la Nation française actuelle.

De même avec le latin. En effet, certes si la diffusion du latin en Gaule est rapide dès l’Antiquité, encore faudrait-il que les Gaulois soient nos ancêtres directs. Malgré ce que la mythologie habituelle, fortement relayée au cours du XIXème siècle, tend à vouloir faire croire, les Gaulois ne sont pas les ancêtres directs des Français. De fait, Bruno Dumézil explique [4] que, certaines phrases de l’introduction de son volume de la collection Une histoire personnelle de la France résument très bien notre pensée. Il explique page 12 que :

Doit-on dès lors faire commencer l’histoire de Franc avec les Gaulois ? Dans l’absolu, non. La civilisation gauloise n’occupe pas le même territoire que la France actuelle et dans tous les cas, les Gaulois ne sont pas nos ancêtres. Ils ne constituent que l’une des nombreuses couches de peuplement qui, de brassages en fusions, ont fini par produire la population française actuelle, celle du XXIème siècle.

Commencer l’histoire de France avec les Gaulois n’est qu’une convention qui n’est pas dénuée d’a priori. C’est en effet faire le choix d’un peuple originel, qui serait un peuple indigène, un peuple sédentaire, et un peuple que l’on dépeint comme étant à la fois très différent des Germains et ennemi héréditaire des Romains. Un peuple, enfin, dont le destin est d’avoir été vaincu, d’avoir vu son territoire envahi, et d’avoir failli en raison de ses divisions politiques.

Disons-le immédiatement : voir dans les Gaulois la préfiguration des Français constitue un choix nationaliste. C’est ce choix que firent en particulier les instituteurs de la IIIème République, qui gardaient un souvenir cuisant de la défaite de 1870 face à l’Allemagne.

Même au Moyen Age il ne nous semble pas que le latin puisse être qualifié de “langue de nos ancêtres” puisque si elle est largement utilisée par les élites, qu’elles soient municipales, princières ou royales, il est possible de s’interroger sur l’usage du latin dans les couches les plus basses des sociétés médiévales occupant l’actuel territoire français.

 

Le français, une langue commune récente :

 

Par ailleurs, le français ne devient une langue réellement commune, comprise et parlée par tous, que vers la fin du XIXème siècle avec son apprentissage lors du passage sous les drapeaux. Un exemple est en ce sens très significatif. Il s’agit de celui de Jean-Marie Déguignet, un paysan bas-breton de la fin du XIXème siècle. Dans ses Mémoires [5], à l’époque où il est soldat dans l’armée impériale, entre 1853 et 1868, il dépeint des scènes magistrales pour saisir la difficulté de compréhension du français dans certains territoires. Si dans un premier temps il explique que :

Là, j’allai à la mairie demander un billet de logement. L’homme à qui je m’étais adressé me regardait des pieds à la tête et me dit : “Comment, vous êtes soldat, vous, c’est pas possible, vous n’avez ni l’âge ni la taille.”. Il m’avait dit ça en français, mais je comprenais bien ce qu’il avait dit.

Toutefois, plus loin une discussion avec un soldat est plus difficilement compréhensible pour lui. De fait :

On donna au planton une note et l’ordre de me conduire chez le sergent-major de la 2ème compagnie du 3ème bataillon. Pendant le trajet, le planton ne cessait de me parler et je ne comprenais pas un seul mot de ce qu’il me disait. Tonnerre, pensai-je, alors le français n’est donc pas partout le même, car là-bas à Quimper je comprenais beaucoup de mots tandis qu’ici je ne comprends pas un seul.

 

Les langues anciennes, un “socle commun” ? :

 

Loin de nous l’idée de dénigrer ou rabaisser les apports des langues anciennes à la formation des grands intellectuels médiévaux, modernes et même contemporains. Toutefois, en quoi, à partir de ce simple fait, peut-on affirmer que cela constitue notre “socle commun” (dixit Marine Le Pen [6]) ? Les écrits de Grégoire de Tours, Pascal, Zola, Hugo, Descartes, Linné, Bloch et consorts, certes fortement nourris de références classiques, sont notre “socle commun” et non Aristote ou Platon. Ces derniers auteurs sont le “socle commun”, certes partagé avec de nombreux pays, de la Grèce moderne. De même que les écrits de Newton sont une partie du “socle commun” anglais et largement partagé avec le monde. Je pourrais répéter les exemples à l’envie.

In fine l’importance accordée à ce futur probable changement dans l’organisation du CAPES de lettres classiques ne révèle pas tellement, malgré ce qui est affirmé de prime abord, la volonté légitime de défendre une filière de savoir en danger, mais de prendre prétexte de la perte d’un “socle commun” fantasmé pour dénoncer une “perte des valeurs françaises” et une “invasion culturelle étrangère”.


[1] Tasin C., “Les socialistes font disparaître nos racines grecques et latines, seule Marine le Pen s’insurge !”Résistance républicaine (24 avril 2013) (Dernière consultation le 28 avril 2013)

[2] Coroller C., “Bouffeuse d’islam”Libération (2 mars 2011) (Dernière consultation le 28 avril 2013)

[3] Jeanjeau L., Suppression du Capes de lettres classiques … et alors ?“, (21 avril 2013) (Dernière consultation le 28 avril 2013)

[4] Dumézil B., Des Gaulois aux Carolingiens (du Ier au IXe siècle)Paris, 2013, p. 12

[5] Deguignet J.M., Mémoires d’un paysan bas-bretonversion édition établie par Rouz B., Paris, 2001

[6] “Réaction de Marine Le Pen à l’abandon du CAPES de Lettres classiques”Frontnational.com (22 avril 2013) (Dernière consultation le 28 avril 2013)

Passionné depuis petit par l’Histoire, j’en ai naturellement fait mes études à Tours puis Strasbourg. C’est à cette époque que je commence à m’intéresser de près à l’impact de l’Histoire dans le présent et à ses usages publics. Diplômé d’un Master recherche Histoire ancienne, avec ce blog je continue mes recherches et partage mes opinions sur différents thèmes, autant des réponses à des polémiques que des réflexions théoriques. J’habite actuellement à Kaohsiung, Taïwan.

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