[France] Lorant Deutsch et les deux universitaires

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La métaphore choisie par Benoit Vaillot était, certes, un peu triviale, mais elle a l'intérêt de bien mettre en avant ce qu'est l'histoire "à la Lorant Deutsch", un sous-produit industriel.

La métaphore choisie par Benoit Vaillot était, certes, un peu triviale, mais elle a l’intérêt de bien mettre en avant ce qu’est l’histoire « à la Lorant Deutsch », un sous-produit industriel.

C’est un fait, les articles de ce blog se font peu à peu plus espacés les uns des autres. Cela ne revient pas à affirmer que je me désintéresse des dernières actualités concernant les usages publics de l’histoire ainsi que des différents acteurs qui s’agitent. Les brouillons n’attendent qu’une plus grande amplitude horaire pour être écrits.

Dans ces conditions, je ne peux livrer que des billets dont la conception est relativement rapide. De fait, je voudrais revenir rapidement sur la dernière apparition médiatique de Lorant Deutsch lors du talk show, Un soir à la tour Eiffel.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, je tiens à signaler que le titre de cet article ne cache aucun mépris larvé pour les deux intervenants, Benoit Vaillot et Thibault Le Hégarat. Pour avoir déjà un peu discuté avec eux sur Twitter, je sais que ce sont des personnes appréciables – au moins historiquement parlant – et qu’elles sont compétentes, le premier étant agrégé d’histoire et le second certifié et doctorant en histoire contemporaine. En outre, le texte [1] expliquant les raisons de leur choix de participer à l’émission est excellent.

Non, le point qui m’intéresse tout particulièrement aujourd’hui se situe plutôt du côté de France 2 et de la société de production de l’émission Un soir à la tour Eiffel, Troisième Oeil productions. Une fois de plus je voudrais réfléchir à voix haute, dans une perspective métahistorique, à la place de l’histoire et des historiens dans la société française, et ce à travers l’exemple des médias.

 

Qui pour porter la contradiction en face de Lorant Deutsch ? :

 

La question que je voudrais poser peut sembler, au premier abord, relativement idiote : pourquoi les concepteurs de l’émission ont-ils choisi d’inviter Benoit Vaillot et Thibault Le Hégarat et pas d’autres interlocuteurs ? Dans le billet explicatif, Benoît Vaillot met en avant – et c’est de bonne guerre – la publicité qu’accorderait l’association qu’il préside – et dont fait également partie Thibault Le Hégarat – , le Collectif Confluence, comme raison du choix de l’équipe de production. Un peu de mauvais esprit tend plutôt à faire douter d’une telle version des faits, mais cela n’exclut pas l’éventualité. Aucun élément probant ne vient appuyer ou réfuter cette idée.

De fait, n’aurait-il pas été plus probable de penser à une disputatio entre Lorant Deutsch et ses principaux contradicteurs, notamment ceux directement impliqués dans les polémiques Métronome puis Hexagone, notamment William Blanc, Christophe Naudin et Aurore Chéry – auteurs de l’ouvrage Les historiens de garde – ou encore des membres du collectif Aggiornamento histoire-géographie ? Toutefois, cela n’a pas été le cas. Il est donc nécessaire de tenter de comprendre la ou les raisons possibles de cet état de fait.

Est-ce une demande expresse de Lorant Deutsch de ne pas être confronté à ses contradicteurs principaux, ces derniers pouvant être, et ayant été, présentés – à tort ou à raison, ici n’est pas le débat – comme trop engagés sur la gauche du spectre politique français ? Les titres racoleurs d’une certaine presse fortement ancrée à droite ainsi que l’intervention – politiquement opportuniste ou scientifiquement et civiquement sincère ? – de l’élu Front de Gauche Alexis Corbière au cours de l’affaire Métronome, n’ont pas, de ce point de vue, contribué à clarifier et dépassionner le débat. Peut-être est-ce aussi un refus des différents acteurs énumérés précédemment de passer à la télévision.

Une autre hypothèse pourrait être que Lorant Deutsch avait éventuellement envie de sortir de la confrontation historico-politique dans laquelle ses différents écrits l’ont conduit pour tenter de se « (re)faire une virginité » sur le plan scientifique ? De fait, les preuves, tant internes à Métronome ou Hexagone, qu’externes  – comme par exemple des articles de presse – , de son affiliation monarchiste, par l’intermédiaire de ses sympathies pour l’Action Française, et de l’impact que cela a sur sa vision de l’histoire de France, sont trop probantes pour être réfuter efficacement.

Selon cette hypothèse, le but d’une telle manœuvre serait de faire apparaître l’acteur/auteur/propagandiste d’une histoire rance, comme pouvant tenir tête avec des arguments scientifiques à ses contempteurs universitaires, ce qui est d’autant plus aisé lorsqu’il n’y a pas de débat sur le plateau. En somme, en filigrane se profile l’argumentaire que l’histoire façon Lorant Deutsch est équivalente à l’histoire telle que défendue par Benoît Vaillot et Thibault Le Hégarat, représentants du soir de « l’histoire universitaire ». Le tout sanctionné par l’onction médiatico-historique de Franck Ferrand, autre membre bien connu des « historiens de garde ». L’histoire façon Lorant Deutsch serait même en quelque sorte meilleure puisque écrite « avec le coeur » et donc plus apte à captiver le public le plus large possible [2].

L’exactitude, la méthode historique, la rigueur intellectuelle, en somme, l’amour de la discipline historique comme objet scientifique et pas répertoire d’historiettes plus ou moins moralisantes ou mystificatrices, tout cela n’est donc que fétu de paille pour Lorant Deutsch et ses amis historiens de garde. Nous serions dès lors, encore et toujours, dans le combat titanesque du « bon sens populaire » contre « l’université » – avec tout ce que cela peut avoir de méprisant dans certaines bouches – , le self made man sorti du rang contre « l’élite intellectuelle ». Comme les autres « historiens de garde », notamment Franck Ferrand ou, dans une certaine mesure, Basile de Koch, Lorant Deutsch joue la carte – de manière plus ou moins consciente, le débat n’étant pas étant encore totalement tranché – d’un certain anti-intellectualisme bon teint et bien dans l’air du temps de la société française de 2014.

 

Les historiens à la télévision, y aller ou pas ? :

 

A la lumière de ces éléments, avec tout le respect qu’il faut avoir pour les deux intervenants, je dois confesser une certaine appréhension quant au fait que ceux-ci se soient risqués à l’exercice de l’entrefilet de quelques dizaines de secondes, ces dernières n’étant que le cache-sexe pluraliste et « critique » d’un format – le talk show de divertissement – , qui est généralement conçu comme une apologie de l’invité. Par conséquent, ils ont peut-être été, à leurs corps défendant bien entendu, les « idiots utiles » d’un éventuel plan médiatique de Lorant Deutsch. Je ne saurais être trop affirmatif, mais c’est le sentiment général que je retire du visionnage des séquences en questions dans l’émission. Lorant Deutsch et sa « pédagogie » ont été salués alors que le savoir universitaire a été ridiculisé.

Pour être totalement sincère et honnête, je dois également mettre en lumière les biais de ma réflexion. La lutte contre l’épiphénomène Lorant Deutsch et tout ce qu’il charrie autour de lui, est un cheval de bataille ancien sur ce blog. De même, le travail de William Blanc, Christophe Naudin et Aurore Chéry a toute ma sympathie. Tout cela me place donc d’un certain côté du débat. In fine, je ne tends pas à expliquer que les raisons invoquées par Benoît et Thibault pour chercher à porter la contradiction, étaient mauvaises. Ils ont assurément mis tout leurs cœurs à l’ouvrage. Nul doute dans notre esprit autour de la sincérité de leur démarche. Toutefois, tel qu’il est actuellement, l’espace médiatique autour de l’histoire, est un lieu bien trop semé d’embûches, pour ne pas dire relativement hostile pour le respect de la pensée scientifique. Pierre Bourdieu exprimait déjà bien cela dans une discussion de 1996 autour de la télévision [3]. Le fonctionnement de la télévision – même si ce constat pourrait être étendu dans une certaine manière aux autres médias – entraîne une nécessaire précipitation dans la pensée et donc une réflexion sans nuance. Or, la nuance est le sel de la pensée.

Par ailleurs, généralement les historiens mis en avant sont trop « petits » médiatiquement – au sens de leur popularité en dehors du monde intellectuel – pour peser dans le dispositif télévisuel qui sera mis en place. Certes, ils feront, sans aucun doute, preuve d’agencymais surtout ils vont plutôt subir que choisir, notamment autour des conditions d’enregistrement, de montage et de diffusion. Ils ne pourront donc pas proposer la mise en place des conditions idoines du débat scientifique.

Malgré tout, je ne plaide pas, théoriquement, pour un retrait complet des historiens du champ audiovisuel, mais pour l’appréhender à la manière de Foucault ou Bourdieu, c’est-à-dire en faisant céder la télévision aux exigences du débat scientifique et non essayer de réaliser la quadrature du cercle entre les lois de la disputatio historique et celles de « l’entertainment ». Vaste chantier j’en conviens. Peut-être est-ce même absolument utopique et irréaliste en 2014. Il n’en demeure pas moins que cela est, nous semble-t-il, indispensable. En attendant, j’aurais tendance à privilégier le choix d’une méthode de « guérilla », faite d’écriture sur internet, de « bouche-à-oreille 2.0 » et d’interpellations de la presse écrite. Malgré les chaires officielles occupées, les titres et autres reconnaissances, en terme de communication avec le grand public à travers l’appareil médiatique classique, il est clair que la communauté historienne respectant les règles de la discipline est en position de faiblesse. Outre s’en désespérer, il est pour l’instant plus utile d’inventer des réponses en dehors de ce champ.


[1] Th. Le Hégarat et B. Vaillot, « Y aller ou pas ? Retours sur une expérience télévisuelle (1) », Devenir historien-ne. Méthodologie de la recherche et historiographie (5 novembre 2014)
[2] Cette forte référence cardiaque – non évoquée par les protagonistes, mais qui ressort en filigrane dans leur manière de présenter leur travail – n’est pas sans rappeler la maxime en couverture du manuel scolaire d’Ernest Lavisse

L’Histoire ne s’apprend pas par coeur, elle s’apprend par le coeur

[3] P. Bourdieu, « Sur la télévision », Collège de France et CNRS Audiovisuel, 1996. Le passage mentionné ici se situe autour de la 27ème minute. L’ensemble de l’émission est disponible sur Youtube.

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