[Compte-rendu] Jean-Louis Brunaux. Les druides. Des philosophes chez les Barbares, 2006

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Winston Churchill lors d’une réunion de l’Ancient Order of the Druids (AOD), confrérie née en 1781. Il s’agit là d’une des très nombreuses réinterprétations modernes de la figure du druide. © Wikimedia Commons

De manière quasiment inconsciente, la plupart des Français ont une perception assez partielle des druides, celle de majestueux mages – pour ne pas dire sorciers – habillés de blanc et qui tirent leurs connaissances de leur proximité avec la nature. Cette image découle des travaux de l’ensemble de l’historiographie du XIXème et de la première moitié du XXème siècle passés dans la littérature populaire à travers la figure de Panoramix dans les BDs Astérix et Obélix. C’est contre cette interprétation qu’il juge trop simpliste que Jean-Louis Brunaux a décidé de s’élever. L’objectif de son ouvrage est donc de lutter contre cette vision, que l’auteur estime tronquée, et remettre les druides en perspective, ces derniers étant bien plus des juges et notables touchant aux affaires sociales et judiciaires de leur temps que des prêtres. Idem, Jean-Louis Brunaux se donne pour objectif de rappeler  la dimension scientifique des druides. 

 

L’auteur et le livre :

 

Jean-Louis Brunaux est un archéologue français, directeur de recherches honoraire au CNRS et membre de l’UMR 8546 AOROC (Archéologie et philologie ORient et OCcident). Il est spécialiste de la civilisation gauloise. Ses thèmes de recherche concernent la religion, les activités guerrières gauloises et plus généralement l’étude des textes antiques sur les Gaulois. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et articles ayant trait à ces différentes thématiques. Il a été le directeur de plusieurs fouilles de sites gaulois, notamment Gournay-sur-Aronde, Saint-Maur et Montmartin. A noter qu’une bibliographie étendue datée de 2015 est disponible.

Après une introduction rappelant les enjeux de cette recherche (l’idéologisme ambiant autour des druides), donnant les définitions de certains concepts clés (la différence entre Gaulois et Celtes) et expliquant la méthode de recherche, Jean-Louis Brunaux entame une première partie (“Le mythe des druides”, p. 25-95) consacrée à l’historiographie – au sens large – concernant les druides. Son premier chapitre (ch. 1, “Le mythe du druide dans l’Antiquité”, p. 25-58) s’intéresse aux interprétations antiques sur les druides et le deuxième (ch. 2, “Le mythe français du druide”, p. 59-95) à celles depuis le Moyen Age jusqu’à nos jours. A noter que l’auteur a volontairement choisi de restreindre l’étude à la production française et ce pour des raisons de masse documentaire et des liens plus directs entre la France et les anciens druides.  La deuxième partie (“Les origines”, p. 99-196) a trait aux questions de datation (ch. 3, “Les druides et la philosophie grecque”, p. 99-120), du contexte social global de l’apparition des druides (“ch. 4, “Le monde d’où sont issus les druides”, p. 121-143 et ch. 5, “Le philhellénisme des Gaulois et l’influence de Marseille”, p. 144-166) qu’à la discussion des rapports entre savants grecs et leurs homologues celtes (ch. 6, “Des élèves de Pythagore ?”, p. 167-196). Enfin, la dernière section (“Les druides dans la société”, p. 199-368) enquête sur l’apogée, le déclin et la fin du phénomène druidique. Tout d’abord, Jean-Louis Brunaux évoque (ch. 7, “Poséidonios d’Apamée et la Gaule”, p. 199-223) les apports de Poséidonios d’Apamée, auteur majeur pour l’étude des druides, ainsi que le contexte intellectuel de son œuvre. L’archéologue poursuit avec l’étude les rôles religieux (ch. 8, “La religion gauloise”, p. 224-255), judiciaire et intergauloise (ch. 9, “Les druides : leur pouvoir et leur rôle”, p. 256-292). Enfin, à travers les figures de Diviciac (ch. 10, “Diviciac et la disparition des druides”, p. 293-320) et des “druides” des îles britanniques (ch. 11, “Survivants et imposteurs”, p. 321-361), Jean-Louis Brunaux revient sur le déclin et la disparition du phénomène druidique. Le livre se termine par une courte conclusion (p. 363-368), résumant ses principales théories, et les appendices usuels (bibliographie, index).

 

Critiques :

 

En quelques mots comme en des centaines, Les druides de Jean-Louis Brunaux est un ouvrage passionnant. La structure générale de l’ouvrage est claire, l’auteur prenant le temps de nous rappeler succinctement l’historiographie du sujet avant de s’intéresser aux origines, la prospérité, la disparition et aux avatars postérieurs des druides. Toutefois, on pourra s’interroger sur le choix de développement de certains chapitres. En effet, si le livre démarre de manière très intense et exaltante [1], il tend peu à peu à s’enliser dans un ventre mou autour de la moitié de l’ouvrage. La faute à de longues pages sur des sujets aussi variés que les débats historiographiques sur la structure sociale durant la période de Hallstatt et le rôle général de Massalia dans les évolutions des sociétés celtiques de cette période. C’est très intéressant et rend le tout très pédagogique, mais on peine à voir quelles sont les connexions entre ces développements et la question de la place des druides dans les sociétés celtes de cette époque. Si l’objectif de Jean-Louis Brunaux était de mieux faire comprendre le rôle des druides dans les sociétés gauloises à travers une présentation de leurs structures sociales, on est en droit de penser qu’un exposé un peu plus bref et condensé aurait atteint le même objectif sans amener le lecteur à se demander s’il lisait toujours un livre sur les druides et non sur les sociétés celtes en général. Idem, on aurait pu espérer des développements un peu plus longs sur les réinterprétations contemporaines des communautés druidiques, notamment dans les îles britanniques. De fait, Jean-Louis Brunaux discute de ces phénomènes, mais  plutôt comme des évocations brèves. Mais il s’agit probablement là de la lecture d’une personne qui porte un vif intérêt pour les questions d’usages publics de l’Histoire.

Un groupe de “druides” de l’Order of Bards, Ovates and Druids lors d’un lever de soleil à Stonehenge, le 21 juin 2005. © Andrew Dunn / Wikimedia Commons. La présence de femmes dans les communautés “druidiques” contemporaines a autant de véracité historique que les tentatives de certains de faire de la “reconstitution historique” du Seigneur des anneaux…


Hormis ce creux de milieu d’ouvrage et ces compléments souhaitables, l’ensemble du livre est d’une lecture très agréable et le propos sait être précis et parfois technique [2], tout en évitant l’écueil du jargon et tout l’ennui qui va avec. Idem, on félicitera l’auteur pour sa capacité à embrasser la totalité des sources et de la littérature scientifique sur le sujet. Néanmoins, la majorité de cette dernière ne semble pas réellement être du goût de Jean-Louis Brunaux. En effet, hormis quelques passages d’auteurs de la fin du XIXème/première moitié du XXème siècle – notamment Camille Jullian – et The Druids de Nora Chadwick, peu d’historiens ou scientifiques trouvent grâce aux yeux de l’auteur. Cela peut parfois donner l’impression que ce dernier a lu, mais ne tient guère compte des travaux de ses prédécesseurs. Impression renforcée par l’usage d’une plume souvent acerbe dès lors que Jean-Louis Brunaux évoque les études de ses collègues, notamment Françoise Roux et Christian-Joseph Guyonvarc’h. Les plus vindicatifs iront jusqu’à penser que l’auteur affirme à demi mots qu’il est le seul à bien comprendre le sujet, mais je n’irai personnellement pas jusque là.

Malgré tout, de manière générale, l’ouvrage de Jean-Louis Brunaux va permettre aux néophytes en études celtiques – dont je suis ! – de se faire une bonne connaissance sur l’histoire druidique. L’étude très précise de Jean-Louis Brunaux rendra également capable les lecteurs de démêler le vrai du faux dans les lectures contemporaines du phénomène druidique, notamment les communautés de druidesses ou plus généralement la présence de femmes dans ces rassemblements. En effet, l’auteur explique que les sources ne mentionnent jamais de participations féminines dans les activités druidiques et l’on peut écarter l’hypothèse d’une lacune des sources étant donné la place minimale des femmes dans les sociétés antiques occidentales.

Idem, Les druides combat avec force l’image du druide comme mage ou sorcier, l’auteur insistant fortement – avec raison – sur le fait qu’ils sont des personnages profondément insérés dans les cadres sociaux et politiques de leurs peuples et des Gaules celtique et belgique en général. De fait, à leur apogée, ceux-ci étaient incontournables sans être centraux dans les cérémonies religieuses, mais aussi des politiciens influençant les destinées de leurs peuples et des médiateurs dans les relations entre différents peuples gaulois, et ce à travers, par exemple, la réunion dans la forêt des Carnutes. Par ailleurs, leur déclin n’est pas tant dû à la conquête romaine qu’aux évolutions internes des sociétés gauloises, ces dernières faisant progressivement passer les druides au second plan. Malgré tout, comme l’explique Jean-Louis Brunaux, ils demeuraient des personnages savants et des philosophes, l’exemple fameux du débat de Diviciac et Cicéron étant éloquent à ce sujet. 

Enfin, sur le plan méthodologique, j’ai été très impressionné par la prouesse de Jean-Louis Brunaux concernant la datation de l’émergence des druides, ce dernier affirmant qu’ils seraient apparus dans les derniers siècles de la première moitié du Ier millénaire avant notre ère. En effet, devant la pauvreté des sources contemporaines et le caractère tardif des sources grecques ou latines, l’archéologue réussit le tour de force de pousser les documents dans leurs derniers retranchements pour leur faire avouer cet élément essentiel. Par ailleurs, cette datation permet à Jean-Louis Brunaux de remettre en perspective les liens intellectuels entre monde gaulois et méditerranéen. De fait, les druides ne sont certainement pas des élèves passifs des enseignements grecs, mais ils ont confronté leurs savoirs à ceux des homologues grecs, notamment les pythagoriciens.

 

Conclusion :

 

Si l’on regrettera la longueur de certains passages et le manque de développement d’autres thématiques, Les druides. Des philosophes chez les Barbares est un ouvrage indispensable pour toute personne, passionnée par la période antique ou non, souhaitant parfaire sa connaissance des sociétés gauloises. Loin des tentations nationalistes et/ou néo-druidiques, Jean-Louis Brunaux remet les druides dans leur contexte historique en cessant d’en faire des personnages mystérieux pour les placer comme des acteurs sociaux des sociétés de leur temps. Des acteurs dont l’influence sociale a évolué au fil du temps, mais qui ont toujours conservé leur caractéristique première, celle d’être des philosophes.


[1] J’ai par exemple adoré l’ensemble du chapitre sur la datation éventuelle de l’apparition des druides et l’importance des contacts – mais pas nécessairement influence – entre Grecs massaliens et Celtes dans ce processus.

[2] Avec par exemple les quelques discussions de traduction latines et/ou grecques.

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