[HistoireEnCité] Immigration, émigration et expatriation, origines et résurgences actuelles

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© Pixource / Pixabay

Petit billet teinté d’une certaine aigreur aujourd’hui. Car depuis environ un an et demi que je vis hors de France, j’ai vu fleurir les publications parlant d’expatriation. Encore récemment un article de Courrier international [1], faisait étalage de ce vocable pour rendre compte de la – les – situation(s) des Français de l’étranger. Mais si les lignes qui vont suivre n’avaient que pour vocation de faire état d’un mécontentement, elles n’auraient pas leur place sur ce blog. C’est d’abord et avant tout un espace de discussion historique. Elles vont donc aussi servir à essayer de s’interroger sur l’origine de ce mot et sur les raisons de son usage, ce dernier étant préféré aux mots plus factuels et neutres d’émigration et d’immigration.
A noter que je ne parlerai ici que du cas français. En effet, si un élargissement à l’ensemble des sociétés occidentales serait intéressant, il est hors de portée du temps que je peux accorder au rassemblement de la documentation.

 

Mise au point sémantique :

 

Avant de me lancer dans l’exploration linguistique, des rapides rappels sémantiques. Tous les Français de l’étranger ne sont pas des expatriés. Nombre d’entre nous, au moins pour la communauté française de Taïwan, que je connais mieux moins mal, ne sont pas des salarié(e)s détaché(e)s par une grande firme française ou internationale pour aller travailler dans un pays tiers. Les expatriés, au sens restrictif du terme, sont de moins en moins nombreux, notamment dans des pays développés comme Taïwan. En effet, un grand groupe international préférera toujours, s’il en a la possibilité et à niveau de compétences égal, employer une personne du cru. Cette dernière étant souvent payée relativement moins cher qu’un salarié étranger et qui plus est sans les paperasseries administratives requises par les agences d’immigration, pour le salarié et sa famille.

Par conséquent, nombreux sont ceux qui sont venus/viennent/viendront pour les études, par goût de l’aventure/désir de connaître autre chose, envie d’améliorer une situation économique précaire dans leur pays d’origine ou pour poursuivre une idylle amoureuse. Ces raisons furent, toutes un peu entremêlées, celles de ma propre émigration. Oui, je parle bien d’émigration et donc de moi-même comme d’un émigré. Car c’est ce que je suis. C’est la définition factuelle de ce que je suis. Je n’ai aucune honte – ni ne ressent aucune gloire – à m’affubler de cette appellation. Pour la France je suis un émigré et pour Taïwan un immigré. Il s’agit là de faits administratifs, rien de plus.

In fine, il me semble donc important de considérer les expatrié(e)s non comme un tout, mais uniquement comme une partie d’un ensemble plus vaste, les émigré(e)s. Que l’on peut également appeler – de manière plus administrative – les Français de l’étranger. Idem, les expatrié(e)s ne sont que des émigré(e)s qui reçoivent le puissant appui de leur employeur pour démarrer leur aventure à l’étranger. C’est une sorte “d’élite” des émigré(e)s, mais en aucune façon des représentants de la diversité des situations des Français hors de France.

 

Détour par la linguistique :

 

Il peut être intéressant d’interroger – même rapidement et relativement sommairement – l’origine des mots pour en apprendre un peu plus sur eux. De fait, des trois vocables et leurs dérivés que je vais considérer – s’expatrier-expatrié(e)-ation/immigrer-é(e)-ation/émigrer-é(e)-ation – le premier semble le plus ancien [2]. En effet, la plus ancienne occurrence du terme “expatrier” remonterait au XIVème siècle à travers une citation de la Somme rurale de Jean Boutillier. A noter que l’acception la plus ancienne – au moins telle qu’elle est perceptible chez Boutillier – est plutôt étroitement juridique. Si l’on se réfère aux citations présentes dans le Dictionnaire historique de l’ancien français de La Curne [3], un(e) expatrié(e) est une personne absente ou bannie de son pays et “expatriation” l’absence de son pays.

De son côté, les plus anciennes occurrences des termes “immigrer-é(e)-ation” remontent au XVIIIème siècle, soit 1734 ou 1752 [4], et ce sous la plume du marquis d’Argenson. Selon ce dernier, mais on ne saurait dire s’il est représentatif de la définition canonique de l’époque, “émigration” semble surtout s’entendre comme une solution pour résoudre certains problèmes démographiques ou fuir une situation d’oppression. C’est en tout cas un choix de départ plutôt volontaire, quoique contraint par la nécessité, mais qui ne signifie pas nécessairement un établissement à l’étranger. En effet, cela peut être simplement l’implantation dans une autre région du même royaume. 

Enfin, la plus ancienne attestation d’immigration serait probablement datée de 1768, dans un numéro de l’Ephéméride citoyen [5]. Discutant du cas de l’empire espagnol, cette dernière publication semble voir l’immigration comme un apport de richesse directement économique à travers l’arrivée depuis l’étranger de gens compétents dans un domaine dans lequel le pays est un peu en retrait. Richesse qui ne peut s’acquérir qu’à travers la promotion de la liberté. 

Donc, que retenir des différences entre les définitions passées et présentes [6] ? De fait, si “s’expatrier” et “émigrer” conserve une idée commune, le fait de quitter son pays natal pour aller s’installer dans un autre, l’idée d’expatriation, à travers sa forme nominale “expatrié(e)”, tend à bifurquer de son homologue sur la question des conditions de départ. En effet, si un(e) émigré(e) est volontaire et libre de sa destination, un(e) expatrié(e) est mandé(e) par son employeur. De même, si “émigrer-é(e)-ation” tend à prendre un sens essentiellement tourné de l’intérieur vers l’extérieur, “immigrer-é(e)-ation” suit le chemin inverse, l’immigration pouvant désormais être régionale, d’une région à une autre d’un même pays.

 

Origines probables des connotations actuelles :

 

Comment pourrait-on expliquer ces changements sémantiques ? Les lignes qui vont suivre vont essayer d’apporter des éléments de réponse. Éléments issus de l’histoire contemporaine de la France. Mais je suis bien conscient qu’une telle question mériterait des analyses plus approfondies.

En ce qui concerne s’expatrier et “émigrer”, il serait possible de n’y voir qu’un étoffement du premier pour mieux prendre en compte le choix de certaines entreprises de détacher un de leurs employés dans un pays tiers. La société aurait alors considéré que les deux mots étaient trop proches et qu’une différenciation plus forte devait s’opérer. Pour appuyer cela on pourrait s’appuyer sur le fait que la contrainte au départ serait passé du corps social à l’employeur. Tout cela est envisageable, au moins comme hypothèses de travail. Mais alors pourquoi “expatrier” et ses composés furent choisis et pas “émigrer” et les siens ? Cela a peut-être été aidé par certains événements historiques. En effet, pendant la Révolution “émigré” et “émigration” prennent des sens biens particuliers. De fait, ces termes tendent à désigner les aristocrates et autres possédants ayant décidé de s’exiler dans des monarchies étrangères afin de mieux préparer la lutte contre le gouvernement révolutionnaire. Par ailleurs, malgré leur peu de poids militaire dès la fin de l’année 1792, ces derniers ont constitué une source d’angoisse permanente pour la jeune république française [7]. Par conséquent, étant donné le poids toujours assez important des mémoires de la Révolution dans la société française [8], il est envisageable, sans en être complètement certain, que dès cette époque les termes “émigré” et “émigration” auraient pris un sens péjoratif, en tout cas une certaine connotation faite de traîtrise et de conspiration.

En ce qui concerne “immigrer” et ses composantes, sa non-utilisation dans le vocabulaire actuel pour le cas qui nous occupe, pourrait être à rechercher du côté de l’histoire plus directement contemporaine. En effet, si durant les années 1930, les non-nationaux étaient dénommés comme “étrangers”, à partir des années 1970 et 1980, la perspective et le vocabulaire commencent à changer progressivement. Fini “l’étranger”, place désormais à “l’immigré”. Du fait de la crise économique qui s’installe, ce dernier, et de façon plus générale l’immigration, notamment nord-africaine et sub-saharienne, est vu comme un problème [9]. Et une partie de la population française prend l’immigré comme bouc émissaire de ses difficultés sociales. Ce qui se matérialise par la visibilité médiatique plus grande et les succès – réels mais peu durables – d’un parti comme le Front national de Jean-Marie Le Pen [10]. Dépréciation langagière autour du terme “immigré” qui se perpétue encore aujourd’hui par la relative banalisation d’une expression comme “immigration massive”.

 

Conclusion :

 

Mais alors pourquoi cette persistance des ces termes si impropres d’expatrié(e) et d’expatriation ? Faudrait-il voir dans les faits présents ci-dessus une explication ? C’est possible. En effet, les termes émigré/immigré étant si dépréciés, la société aurait trouvé dans “expatrié” un vocable commode pour mettre un mot sur un fait. Ou alors de maquiller ces réalités migratoires sous les atours plus honorables de l’expatriation.

Toutefois, on pourrait également se faire un peu plus grinçant en poussant la réflexion jusqu’à son terme. De fait, on pourrait penser, comme Mawuma Koutonin [10], qu’expatrié servirait de mot frontière. Il permettrait de mettre d’un côté les expatriés, majoritairement occidentaux et blancs de peau, et de l’autre ceux qui ne le sont pas, aux couleurs de peau et origines ethno-culturelles beaucoup plus bigarrées. Ce qui pourrait rejouer des resacs coloniaux. En effet, le Blanc serait toujours l’élite alors que le non-Blanc serait cantonné à la caste inférieure. Néanmoins, si ces distinctions ont pu être pertinentes dans le contexte de l’immédiat post-colonisation, l’émergence de plus en plus forte des pays nouveaux – les fameux “BRICS” – et le déclin – relatif mais réel – de certains pays occidentaux – notamment européens – , font que l’image de l’expatrié(e) comme riche occidental(e) blanc(he) travaillant uniquement dans des métiers à haute technicité face à l’immigré(e) comme pauvre personne de couleur peu qualifiée, tend à se fissurer quelque peu. Si des cerveaux non-occidentaux partent vers l’Occident, leurs homologues occidentaux peu favorisés par la Fortune – comme votre serviteur – émigrent également. Mais, entendons nous bien, un(e) occidental(e) pauvre dans son pays, mais provenant d’une contrée riche partira avec plus de chances de succès et moins d’incertitudes qu’un(e) non-occidental(e) dans la même situation. Je n’entends nullement établir une comparaison entre l’occidental(e) partant avec un petit pécule et le(la) non-occidental(e) – notamment africain(e) ou moyen-oriental(e) ces dernières années, mais aussi asiatiques à l’époque des “boat people” – fuyant une situation économique et/ou politique critique.

Pour conclure, il me semble donc nécessaire de dépoussiérer le vocabulaire français – et donc l’imaginaire qui va avec – autour de cette question. Toutefois, la bonne formule ne devrait pas consister en le rehaussement du mot “expatrié” en le conférant à l’ensemble des immigré(e)s, depuis le(la) financier(ère) de Singapour ou Hong Kong jusqu’à l’employé(e) de maison dans les états arabes ou à Taïwan. Le mieux serait donc d’essayer d’enlever expatrié/immigré de leurs gangues de connotations raciales pour ne faire d’expatrié qu’un instrument de distinction sociale au sein du groupe plus large des émigré(e)s/immigré(e)s. D’opérer un certain retour aux réalités sémantiques en somme.


[1] “Les pays inattendus (et qui valent le coup) pour s’expatrier”, Courrier international (25 octobre 2017) (Dernière consultation le 13 novembre 2017). A noter qu’il ne s’agit que de la reprise d’un article de Sam Gardner pour le Daily express.

[2] Je me suis ici fortement appuyé sur les notices et références des mots “émigration”, “immigration” et “expatrier” dans le Trésor de la langue française informatisé. (Dernières consultations le 13 novembre 2017).

[3] La Curne de Sainte-Palaye J.B. (de), Dictionnaire historique de l’ancien langage françois, tome 6 ESC-GUY, Niort, 1875-1882, p. 135. (Dernières consultations le 13 novembre 2017)

[4] Dans son Histoire de la langue française des origines à 1900, Ferdinand Brunot recense (Brunot F., Histoire de la langue française des origines à 1900. 6, 1-2, Le XVIIIe siècle, Paris, 1930, p.  174) 1752 comme plus ancienne occurrence. Elle proviendrait des mémoires de René Louis de Voyer de Paulmy, marquis d’Argenson. Cf. Journal et Mémoires du marquis d’Argenson, tome VII, Paris, 1865, p. 196. Toutefois, on peut trouver à plusieurs reprises ce mot dans “Les considérations sur le gouvernement ancien et présent de la France,  ouvrage probablement écrit entre les années 1730 et la mort d’Argenson en 1757, mais publiées de façon posthume en 1764. (Dernières consultations le 13 novembre 2017)

[5] Éphémérides du citoyen, ou Chronique de l’esprit national, VI, Paris, 1768, p. 26. (Dernière consultation le 13 novembre 2017)

[6] Selon les définitions du Larousse “immigrer”, “émigrer”, “expatrier” et “s’expatrier” (Dernières consultations le 13 novembre 2017)

[7] Comme le prouve le catalogue des différentes lois prises à leur encontre. Cf. Henke C., “Coblentz/Coblence : symbole pour la Contre-Révolution et l’émigration française dans l’électorat de Trèves”, Martin J.C. (dir.), La Contre-Révolution en Europe XVIIIe-XIXe siècles. Réalités politiques et sociales, résonances culturelles et idéologiques, Rennes, 2001, p. 121-132. (Dernière consultation le 13 novembre 2017).

[8] Comme le prouve la polémique autour du jeu Assassin’s Creed Unity.

[9] Milza O., “La gauche, la crise et l’immigration (Années 1930 – Années 1980)”, Vingtième siècle 7 (1985), p. 127-140 et Gastaut Y., Français et immigrés à l’épreuve de la crise (1973-1995)”, Vingtième siècle 84 (2004), p. 107-118. On pourra également visionner le documentaire La France et ses immigrés, disponible sur le site.

[10] Daumas C. et Bantigny L., ” «Les années 80 ferment le temps de la contestation» “, Libération (13 janvier 2014) (Dernière consultation le 13 novembre 2017)

[11] Koutonin M., “Why are white people expats when the rest of us are immigrants?”, The Guardian (13 mars 2015) et Nash K., “The difference between an expat and an immigrant ? Semantics”, BBC capital (20 janvier 2017) (Dernières consultations le 13 novembre 2017)

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