[Epistémologie] “Dunkerque”, exemple des rapports entre Histoire et cinéma

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Mémorial de la bataille de Dunkerque. © Tony Grist / Wikimedia Commons

Quelques jours avant et après sa sortie, le film Dunkerque de Christophe Nolan a créé une intense et épidermique polémique du côté français de la Manche. De fait, le film met en scène plusieurs destins pris dans la tourmente de la déliquescence de la IIIème république française suite à l’invasion de mai 1940 et dans la tentative des Anglais de rembarquer leur corps expéditionnaire, l’opération Dynamo.

Plusieurs personnes ont déjà pointé, à juste titre les plus ou moins grandes erreurs historiques du film. Par conséquent, je ne reviendrai pas là dessus, pour mieux me concentrer sur le volet polémique. Mais ce film et la polémique qui l’accompagne sont des exemples parfaits d’une certaine ambigüité dans les rapports entre Histoire et cinéma, notamment les films dits “historiques”. Les prochaines lignes seront donc aussi consacrées à l’étude de ces relations complexes entre Histoire et cinéma. Je suis bien conscient qu’il existe déjà une littérature sur le sujet, que je n’ai malheureusement pas lue, donc il s’agira ici bien plus de réflexions que d’un point de vue extrêmement documenté.

 

Anatomie d’une polémique :

 

En ce qui concerne Dunkerque, que je n’ai également pas vu, la réaction des journalistes et de certaines personnes a été extrêmement vive. Par exemple Le Monde se demande [1]

Où sont […] les 120 000 soldats français également évacués de Dunkerque ? Où sont les 40 000 autres qui se sont sacrifiés pour défendre la ville face à un ennemi supérieur en ­armes et en nombre ? Où sont les membres de la première armée qui, abandonnés par leurs alliés estimant la partie perdue, ­empêchent néanmoins, à Lille, plusieurs divisions de la Wehrmacht de déferler sur Dunkerque ?

Antienne que reprend l’historien et ancien responsable politique, Eric Anceau, sur Twitter. Il vitupère ainsi

un film anglo-saxon de plus qui oublie l’histoire… ici le sacrifice héroïque de 40 000 Français pour éviter la déroute

Idem, un commentateur, plutôt critique sur le film de Christopher Nolan, explique, sur la page Facebook de ce blog, qu’il pourrait s’agir d’une volonté de glorification de l’Angleterre, surtout en ces temps de négociations sur le “Brexit”. Ce que semble partager le chroniqueur de Télérama [2], dénonçant des moments “d’emballement patriotique”. Enfin, de l’autre côté de la Manche, certaines personnes critiquent l’absence de certains personnages, notamment Bertram Ramsay [3], commandant des opérations d’évacuation. Mais aussi des troupes coloniales françaises et anglaises [4].

En ce sens, la polémique franco-française autour de Dunkerque, à grands renforts de “Mais où sont passés les soldats français ?”, est avant tout la résurgence d’une mémoire ou d’un certain orgueil patriotique. Peut-être faut-il y voir, comme l’explique Erwan Le Gall [5], une expression du traumatisme de la débâcle de mai-juin 1940. Selon cette hypothèse, les Français – au sens général du terme, pas tous les Français – ne voudraient pas voir le symbole de cette déconfiture militaire générale, mais plutôt la – réelle – défense héroïque des soldats français ayant permis le rembarquement des Anglais. Une sorte de “glorieuse défaite”, dont la symbolique est si bien ancrée dans la culture française. Qui plus est dans un contexte mémoriel d’un “passé qui ne passe pas” et, plus conjoncturel, d’une France dont des responsables politiques affirmaient il y a encore peu qu’elle souffrirait d’un potentiel problème avec son “identité nationale”. Politiciens qui, à la vue de la puissance électorale des candidatures de François Fillon et Marine Le Pen aux dernières élections présidentielles, semblent convaincre certains citoyens. Par conséquent, les réactions mettent bien plus en évidence les tourments mémoriels de notre époque qu’elles n’émettent un avis sur le film ou veulent remettre à l’honneur les faits de l’époque passée considérée. Idem, la réaction de Sunny Singh nous renseigne plus sur les débats anglo-saxons autour du multiculturalisme, de la visibilité des personnes de couleur dans la société et la lutte contre le “whitewashing” culturel, que sur la présence – réelle – des troupes coloniales anglaises et françaises au cours de la bataille.

 

Un film “historique”, reflet de l’Histoire ? :

 

Un autre élément des différentes critiques mérite l’attention. De fait, certains journaux mettent en avant l’idée que ce film ne permet pas de comprendre le sens de la bataille et ses enjeux, tant politiques que militaires. Par exemple, le journaliste du Figaro [6] explique

Reste que le cinéma ne se résume pas à la production d’une sensation, si virtuose qu’elle soit. Et l’écueil sur lequel s’échoue ce Dunkerque tient à ce que le focus choisi par Nolan est si étroit qu’il ne permet pas davantage de comprendre l’épisode historique qu’une caméra GoPro embarquée sur le cheval de Napoléon ne nous aurait renseignés efficacement sur Waterloo.

Outre le fait que lorsque Stendhal met son lecteur dans la peau d’un simple soldat, Fabrice del Dongo, à la bataille de Waterloo, personne n’y trouve rien à redire alors que la compréhension générale de la bataille est minime, je me garderai bien d’émettre un jugement sur Dunkerque. Mais une telle remarque permet de poser une question épistémologique intéressante : un film “historique” peut-il (doit-il ?) aider à mieux comprendre l’Histoire ? 

Les films “historiques” et les jeux vidéos “historiques” ont ceci de commun qu’ils créent rapidement la polémique. Celle sur Assassin’s Creed est en cela symptomatique [7]. Et surtout ces polémiques sont animées, que ce soit par des historiens, des passionnés d’histoire ou des journalistes, par une certaine ambition, la vérification, doigt sur la couture, des immanquables erreurs ou invraisemblances du scénario. Si cette étape est nécessaire et cette critique ne saurait être évitée, au moins pour rétablir les faits, accuser, comme cela a été le cas par les journalistes français à propos de Dunkerque, le réalisateur de ne pas respecter l’Histoire est absolument vain. En effet, un artiste, comme l’est un réalisateur, n’entend pas faire un cours d’Histoire, mais raconter une histoire [8] particulière dans un temps donné. De ce fait, le réalisateur prendra plus ou moins de libertés avec les faits vu que son objectif n’est pas là.

Miniature représentant Alexandre recevant la mère et la femme du Grand Roi Darius de Perse par Loyset Liedet (deuxième moitié du XVème siècle) © Wikimedia Commons

In fine, un film, comme toute œuvre artistique, en dit bien plus sur les représentations d’un artiste de notre époque que sur toute autre chose. Dans le même genre, les représentations médiévales d’événements antiques sont bien plus bavardes sur, par exemple, les vêtements ou les armes médiévales que sur le fait antique considéré. A simple titre d’exemple, on retiendra cette miniature flamande de la seconde moitié du XVème siècle (ci-contre) bien plus proche des canons représentatifs de son époque que de celle de son sujet, Alexandre le Grand.

Toutefois, plutôt qu’une critique de vérité, l’historien intéressé par le questionnement d’une œuvre comme Dunkerque devrait, à mon sens, opérer une critique de véracité ou de plausibilité. Plutôt que de s’interroger sur le respect des rôles/actions des différents personnages, il serait bon de questionner l’environnement où le film se déroule. S’attacher plutôt au décor et l’arrière-plan qu’à l’action car cette dernière sera nécessairement, par essence même, non historique. Comme le dit bien Paul Reed [9]

un cinéaste a la responsabilité de fournir une histoire crédible, et c’est ce que fait ce film. Cette histoire raconte l’expérience britannique à Dunkerque, tout en saluant la résistance française qui l’a rendue possible. C’est un film, et non un documentaire. Son intention n’est pas de couvrir tous les aspects de ce qui s’est passé à Dunkerque

Surtout qu’on ne saurait oublier, comme le rappelle justement Erwan Le Gall, que l’Histoire s’écrit avec des archives, pas avec les bobines d’un film de divertissement. Si un film “historique” ou un jeu vidéo peut être, et sera, une source pour les historiens futurs analysant les mentalités de notre époque, cela ne saurait être pris, aujourd’hui, comme une source historique. C’est en ce sens que doivent se comprendre les guillemets de film “historique”. Certainement pas comme une forme de mépris, bien plus comme le signe graphique d’une nécessaire différenciation entre le travail des historiens et celui des artistes traitant de sujets historiques.

In fine, cela semble une réflexion classique, mais il semblerait qu’elle n’ait pas encore germé dans l’esprit de nombre de commentateurs. Il sera donc bon de marteler ce message à chaque sortie d’un objet culturel “historique”. Avec l’espoir, rêvons un peu, de faire changer les réactions journalistiques et si possible les nomenclatures. Le tout pour bien marquer le “territoire” de l’Histoire – qui n’est pas l’apanage des seuls historiens – et celui de la création artistique.

 

Conclusion :

 

Pour conclure, la célèbre citation de Dumas – qui expliquait que ‘s’il avait tromper l’Histoire, je lui ait fait de beaux enfants” – s’adapte très bien au cas de Dunkerque. Peut-être Christopher Nolan a trahi les faits historiques, le rôle des acteurs et n’a pas permis de mieux comprendre l’événement, il demeure qu’il semble avoir mis au monde un bel enfant, ce qui est, je crois, tout ce que l’on demande à un film “historique”.


[1] Mandelbaum J., ” « Dunkerque » : un déluge de bombes hors sol”, Le Monde (19 juillet 2017) (Dernière consultation le 5 août 2017)

[2] Morice J., ““Dunkerque” : Christopher Nolan nous immerge au cœur de la bataille”, Télérama (19 juillet 2017) (Dernière consultation le 5 août 2017)

[3] “«Dunkerque»: Christopher Nolan critiqué par des familles de héros de guerre”, 20 minutes (25 juillet 2017) (Dernière consultation le 5 août 2017)

[4] Singh S., “Why the lack of Indian and African faces in Dunkirk matters”, The Guardian (1er août 2017). On pourra trouver un résumé en français dans Delente C., ” “Dunkerque”, un film trop blanc pour être réaliste”, Télérama (2 août 2017) (Dernières consultations le 5 août 2017)

[5] Le Gall E., “Quand Vichy ressurgit à la lumière de la dynamo : à propos du Dunkerque de Christopher Nolan”, EnEnvor (Août 2017)

[6] Caillet G., Dunkerque : où est passée l’Histoire ?”, Le Figaro (20 juillet 2017) (Dernière consultation le 5 août 2017)

[7] Dont j’avais déjà parlé ici.

[8] Ce qui nous ramène au problème sémantique dont j’ai parlé ailleurs.

[9] Citation dans Dodman B., “Non, le film “Dunkerque” ne fait pas injure à l’armée française”, France 24 (28 juillet 2017) (Dernière consultation le 5 août 2017)

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