[Polémiques] Saint Louis, le CVUH et les usages publics de l’histoire

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Statue de Louis IX (« saint Louis ») par Charles Henry Niehaus (1855-1935) dans la ville de Saint Louis, dans le Missouri. © Ryan Ashelin / Wikimedia Commons

Pour ceux qui suivent ce blog avec une certaine assiduité, le titre de cet article pourra peut-être un peu surprendre. De fait, ces derniers savent que, par le passé, j’ai eu l’occasion de brièvement travailler avec le CVUH. Je ne regrette en rien cette expérience, mais par la suite des divergences de fond et des différents personnels – qui n’intéressent personne – m’ont opposé à certains membres du CVUH. J’avais déjà fait état des problèmes de fond au cours de plusieurs articles précédents. Depuis ces péripéties, j’ai décidé de ne plus travailler avec cette association.

Il demeure que j’essaye de ne pas me laisser dominer par des rancœurs personnelles et de réfléchir avec circonspection. C’est pourquoi le but de cet article sera, dans un premier temps, de « défendre » Laurence de Cock et, à travers elle, le CVUH. Je ne doute pas que cette dernière soit plus douée, diplômée et intelligente (?) que moi, donc elle saurait très bien répondre toute seule aux attaques de l’article dont je vais parler ci-après. Je voudrais malgré tout apporter ma pierre à l’édifice de la défense contre la critique partisane de la notion « d’usage public de l’histoire ». Mais aussi revenir sur certains débats internes aux historiens à propos de cette notion et de son extension.

 

Saint Louis, le chêne et la méthode historique :

 

De fait, dans les lignes qui vont suivre je vais évoquer un article relativement récent de monsieur Camille Pascal, paru dans les colonnes du Figaro [1]. En effet, après être revenu sur les différentes péripéties de « L’émission politique » du 23 mars 2017, il s’attaque à plusieurs reprises à la personne et aux idées de Laurence de Cock. Outre des vitupérations contre « la gauche », sa principale attaque fait suite à la question de Laurence de Cock à François Fillon, candidat de la droite et du centre à l’élection présidentielle d’avril-mai 2017, sur la crédibilité de l’image de Saint Louis rendant la justice sous un chêne du bois de Vincennes.

Si la critique acerbe de « la gauche » de Camille Pascal n’est guère surprenante compte tenu de son passé de conseiller de Nicolas Sarkozy [2], les multiples erreurs méthodologiques de l’auteur ne sauraient être exemptes de toute réponse. Surtout lorsque Camille Pascal est présenté comme agrégé d’histoire. Mais ce dernier semble être attirée par une certaine vision pour le moins passéiste de la science historique.

En effet, il est auteur d’une histoire de France intitulée Ainsi Dieu choisit la France. La véritable histoire de la fille aînée de l’Eglise [3]. Si je ne saurais sérieusement nier l’importance de la religion chrétienne tout au long de l’histoire de France, il demeure qu’il est désormais démontré que l’expression « fille aînée de l’Eglise » est une manipulation des catholiques français du XIXème siècle pour mieux lutter contre la montée en puissance du sentiment républicain. Si elle semble exister dès le XVIIIème siècle, ses occurrences ne semblent se multiplier qu’à partir de 1841 sous la plume du Père Lacordaire [4] dans son Discours sur la vocation de la nation française [5].

De fait, la première erreur de Camille Pascal concerne Jean de Joinville. En effet, dans son article il présente ce noble du XIIIème siècle comme un « compagnon d’armes, conseiller et historiographe du Roi Saint-Louis ». En somme, un simple serviteur de Louis IX. Or, ce dernier était également un serviteur zélé et un intime du roi. En outre, les premiers mots de sa chronique s’adressent au roi Louis X le Hutin [6], dont la mère, Jeanne de Navarre, a fait commande à Joinville d’une chronique du règne de Louis IX. Dans ces conditions, ne peut-on considérer, au moins comme hypothèse de travail, que le témoignage de Jean de Joinville est plutôt sujet à caution ? Par conséquent, il est nécessaire de poser la question de la fiabilité du témoignage.

Cette interrogation prend encore plus de force lorsque l’on se réfère aux travaux de certains historiens. En effet, dans sa magistrale biographie de Louis IX, feu Jacques Le Goff s’interroge avec insistance sur l’importance du témoignage de Joinville pour la connaissance du règne. Il explique notamment que

construit […] un écran entre le roi et ce que nous savons de lui

De même, dans un article pour la revue des Annales [7], Christopher Lucken explique que les Mémoires de Jean de Joinville sont inscrits dans un plan plus large que celui de la simple relation de faits vus et entendus. Le but de Joinville semble donc être de prendre appui sur des actions présentées comme des faits afin de mieux glorifier le défunt roi Louis IX. Par conséquent, cette preuve d’humilité et d’humanité qu’est la réception des plaintes des simples sujets sous le chêne de Vincennes, ne pourrait-il pas être mieux compris dans cette perspective, la démonstration d’une vertu princière, que ses successeurs seraient avisés de reproduire ? L’objectif de Joinville serait donc d’enseigner, par l’exemple, des vertus morales, nullement celui de se faire historien ou tout du moins mémorialiste. Néanmoins, je n’affirme pas que l’ensemble de la scène de la justice sous le chêne [8] soit totalement imaginaire. Il serait difficile de l’affirmer ou l’infirmer. Il demeure que le témoignage de Joinville est trop partisan pour être pris sans recul critique.

Toutefois, toute cette querelle historiographique n’est pas le moins du monde évoquée par Camille Pascal, ne serait ce qu’au détour d’une phrase ou par l’utilisation du mode conditionnel. Non, pour Camille Pascal la scène est « parfaitement crédible », donc implicitement vraie.

Idem, la deuxième erreur méthodologique de Camille Pascal concerne toujours la capacité de crédibilité d’un témoignage historique. De fait, ce dernier explique que :

Il revient donc à l’historien d’expliquer dans quel contexte et surtout avec quel «outillage mental» […] le texte a été produit, mais dès lors que celui-ci n’est pas un faux […] , il est par nature «crédible».

Doit-on penser, après Camille Pascal, que la seule manière de réfuter le témoignage d’un document est de pouvoir prouver qu’il s’agisse d’un faux ? Ne peut-on penser qu’un document tout à fait authentique du point de vue de la critique externe puisse être rempli d’informations trompeuses – et donc non « crédibles » – par simple volonté de l’auteur ?

Néanmoins, le moment où cela devient exquis – pour ne pas dire comique – est lorsque Camille Pascal se réfère aux principes de la méthode historique afin d’asseoir l’autorité de sa position. De fait, il veut considérer que Joinville est une source sûre et fiable car cela sert son propos contre Laurence de Cock. Le tout en se cachant derrière le prestige de la méthode historique. Méthode qu’il oublie sciemment d’utiliser dans le cas ici présent car elle l’aurait amené à critiquer la fiabilité des écrits de Jean de Joinville.

 

Un usage public de l’histoire c’est quoi ? :

 

La dernière – et probablement la plus stupide – erreur de Camille Pascal va me permettre d’introduire la discussion à propos des usages publics de l’histoire, la définition du concept et son extension.

De fait, dans son article pour Le Figaro, au détour d’une saillie contre le CVUH, ce dernier s’interroge

on se demande bien en quoi l’Histoire qui constitue la mémoire collective des événements passés n’est pas d’usage public?

Je ne suis guère un « intellectuel » de la hauteur des personnes participant au débat, mais je voudrais essayer de mettre en avant quelques réflexions pour l’alimenter. Mais avant, il ne sera pas inutile de résumer le sens de la notion et les tendances qui agitent les historiens préoccupés par les questions des « usages publics de l’histoire ».

Selon Charles Heimberg [9], un « usage public de l’histoire » peut se définir comme

Au sens large, ce terme désigne toute expression de nature historique ou toute affirmation se référant à l’histoire dès lors qu’elle se développe dans l’espace public sans être forcément le fait d’historiens reconnus comme tels.

Le concept naît sous la plume du philosophe allemand Jürgen Habermas au cours des années 1990 [10], dans ses Ecrits politiques. Le monde francophone semble s’approprier l’idée au début des années 2000 [11], dans une acception assez politique. Néanmoins, la production sur le sujet pendant la période 2005-2007 avec la création de deux associations, le Comité de Vigilance sur les Usages publics de l’Histoire (CVUH) et Liberté pour l’histoire, ainsi qu’un numéro spécial de la revue Matériaux pour l’histoire de notre temps [12]

De son côté, si Liberté pour l’histoire ne s’intéresse pas directement et à proprement parler aux « usages publics de l’histoire », son attention particulière aux interventions du politique dans la sphère historique – et ce à travers le monde – la rapproche d’un des objectifs du CVUH. Par ailleurs, le principal point d’achoppement entre ces deux associations concerne le cas des lois mémorielles et de la pertinence ou non de leur existence. Tandis que le CVUH soutient le principe d’une intervention du politique sur le passé dans le cadre de la reconnaissance des génocides et autres exactions commises lors de la colonisation [13], Liberté pour l’histoire se refuse à toutes concessions vis-à-vis des lois mémorielles, arguant du principe de « liberté des historiens ». La ligne de séparation des deux « camps » est belle et bien dans cette différence d’appréciation. [14]

De fait, si comme d’autres, je m’interroge sur l’efficacité réelle des lois telles les nommées Gayssot et Taubira pour enrayer les prêcheurs de racisme ou de négationnisme s’appuyant sur un discours historique frelaté. En effet, malgré l’existence de la loi Gayssot contre l’antisémitisme, cela n’empêche guère la prolifération sur Internet des discours de personnes comme Alain Soral ou Dieudonné. Si, les condamnations peuvent mettre à mal la viabilité économique des petites entreprises de haine de ces personnes [15], elles permettent également à ces derniers de pouvoir se servir d’arguments puissants, notamment « l’anti-système » et toutes les formes de complotisme. In fine, ces condamnations ne font que convaincre les convaincus et renforcer le discours des antisémites et autres racistes de tout poil.

En outre, un des potentiels effet pervers de ces lois mémorielles a été mis en exemple par l’affaire Pétré-Grenouilleau. En effet, ce dernier a été assigné en justice pour certains de ses propos lors d’une interview durant laquelle il s’élevait contre la possibilité de comparer les traites négrières et la Shoah, selon lui implicitement reconnu par la loi Taubira [16].

Par conséquent, dans le débat opposant les différentes conceptions des « usages publics de l’histoire », je tends plutôt à me positionner du côté de Liberté pour l’histoire. Même si cette association n’est pas exempte de tout reproche [17].

 

Pour une approche différente du problème :

 

De fait, je m’interroge sur la pertinence – ou non – de faire désormais en sorte que le corps social dans son ensemble soit juge des fauteurs de trouble historiques et non uniquement les juges assermentés. En effet, je ne suis pas tout à fait certain qu’une judiciarisation de plus en plus forte du débat démocratique et scientifique soit une bonne chose. In fine, cela recoupe peut-être une certaine vision « américaine » de la liberté d’expression, une liberté de principe totale, seulement bornée par les barrières morales de l’ensemble de la société. Ce n’est pas nécessairement la voie ouverte à une certaine anarchie et des épenchements inconsidérés de haine. Tout du moins, ce qui auparavant rongeait les cœurs en secret, ce qui n’ouvre guère la possibilité d’un débat, pourrait désormais s’exprimer. Dès lors des discussions, pas forcément toujours passionnantes, mais semble-t-il nécessaires, s’engageraient.

Cela serait l’ouverture d’une certaine forme de combat pied-à-pied que la communauté historienne devra mener. Il faudra souvent reprendre le bâton de pèlerin et réexpliquer, encore et encore, en quoi les routes et les hôpitaux de l’Algérois ne sauraient excuser les voyages à fond de cale des esclaves ou le recours à la « gégène », en quoi à Auschwitz on ne gaza pas que des poux. Un combat à mener, si possible, comme un seul homme, en dépit des querelles de personnes et des sensibilités politiques et/ou historiographiques/épistémologiques différentes. Le tout afin de commenter toutes les sorties malencontreuses – pour rester gentil – de personnalités publiques à propos de l’histoire. En somme il n’y aurait pas que leur discours, mais aussi le nôtre. Si les absurdités historiques continuent de se répandre c’est que nous n’aurons pas été assez convaincants ou que nous n’aurons pas disposer des bons relais, notamment médiatiques.

Toutefois, je ne place pas cette approche dans une dialectique « maître/élève », où l’historien, le doigt droit sur la couture, devrait renouer avec le verbe volontiers acide de Lucien Febvre, cette fois-ci à l’encontre de la société en général. En effet, s’il sera nécessaire de relever les erreurs ou des interprétations frauduleuses, cela ne saurait s’arrêter là. De fait, l’historien pourrait se faire proactif en relevant les dessous de certains discours publics [18].

In fine, c’est une certaine façon de contribuer à la société. Ca ne sera pas en produisant des biens ou des services, mais en l’aidant à mieux voir dans les eaux troubles du passé et mieux disséquer les discours du présent.


[1] Pascal C., « Saint Louis et son chêne expliqué aux « historiens de garde » « , Le Figaro (24 mars 2017)

[2] Il s’agit donc là de la pensée d’un homme « de droite », positionnement qui ne saurait être critiqué par principe.

[3] Pascal C., Ainsi Dieu choisit la France. La véritable histoire de la fille aînée de l’Eglise, Paris, 2016. Une présentation sur le site de l’éditeur.

[4] Cardinal Barbarin Ph., « La France est-elle encore la « fille aînée de l’Eglise » ?« , Travaux de l’Académie des Sciences Morales et Politiques (15 avril 2013)

[5] Père Lacordaire H.D., Discours sur la vocation de la nation française, catholicopedia.net

[6] Michel F., Mémoires de Jean sire de Joinville ou Histoire et chronique du Très-chrétien roi Saint Louis, Paris, 1858. L’extrait en question est p. 1-2.

[7] Lucken C., « L’évangile du roi. Joinville, témoin et auteur de la vie de Saint Louis« , Annales. Histoire, sciences sociales 2001-2, p. 445-467. A noter que dans un autre article, Jacques Le Goff s’oppose à cette idée de fictionalisation du récit par Joinville pour des besoins politiques ou éducatifs. Cf. Le Goff J., « Mon ami le saint roi Joinville et Saint Louis (réponse) », Annales. Histoire, sciences sociales 2001-2, p. 469-477.

[8] Michel F., Mémoires de Jean sire de Joinville ou Histoire et chronique du Très-chrétien roi Saint Louis, Paris, 1858, p. 18.

[9] Heimberg Ch., « En quoi la compétence d’exercer un regard critique sur le monde et ses questions vives est-elle reliée à l’histoire et à ses questions fondamentales ? », intervention lors du colloque « Compétences et socialisation » des 7-8 septembre 2007 à Montpellier.

[10] Habermas J., De l’usage public des idées. Ecrits politiques (1990-2000), Paris, 2000

[11] Hartog F. et Revel J. (dir.), Les usages politiques du passé, Paris, 2001

[12] « Usages publics de l’Histoire en France », Matériaux pour l’histoire de notre temps 2007-1, Paris, 2007

[13] La citation suivante est extraite d’une tribune de 19 historiens parue dans L’Humanité du 21 décembre 2005.

La connaissance scientifique de l’histoire et l’évaluation politique du passé sont deux démarches nécessaires dans une société démocratique, mais qui ne peuvent être confondues.

On trouvera l’ensemble de la tribune ici.

[14] On notera que l’inspiration même du nom du CVUH pourrait prêter à commentaire en ce qui concerne un usage public. En effet, comme l’admettent Gérard Noiriel et Nicolas Offenstadt, le nom du CVUH est un « clin d’oeil » au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. S’ils n’affirment que notre époque est similaire aux années 1930, il demeure que c’est vouloir se parer de la forte aura des collectifs antifascistes d’avant-guerre pour mener un combat présent. Cf. Noiriel G. et Offenstadt N., « Histoire et politique autour d’un débat et de certains usages », Nouvelles fondations 2006-2, p. 65-75.

[15] Quoique la mise en place de systèmes de financement participatif amoindrissent cet effet. A la vue des commentaires du précédent article, cela semble plutôt fonctionner.

[16] On pourra retrouver un résumé de l’affaire dans l’article suivant. Daireaux L., « L’affaire Olivier Pétré-Grenouilleau » : éléments de chronologie », Clionautes (4 janvier 2006)

[17] Même si j’apprécie sa perspective de départ, les différentes publications présentes sur leur site mettent en évidence certains problèmes. En effet, ils ne se préoccupent que des questions soulevées dans les hautes sphères. Le développement de discours historiquement absurdes sur les internets et ce combat de tous les jours semblent être à des années lumière de leurs préoccupations. C’est donc une association d’intellectuels de salon, tout à fait respectables au demeurant.

[18] A noter que cela existe déjà, dans des domaines aussi divers que la symbolique sportive (Ducomet M., « Devises, blasons et références antiques dans le foot », Antiquipop (22 mai 2017)), la politique (Colantiano L., « Barack Obama et les usages de l’histoire… irlandaise », CVUH (21 juillet 2011)) ou certaines figures antiques (Briant P., Alexandre. Exégèse des lieux communs, Paris, 2016).

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