[Popularisation] Joies et déboires d’une première tentative

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Moi relisant une énième mes notes pour préparer mon intervention, allégorie. Mais dans un décor un peu moins cossu… © Sarah / Flickr

Il est des fois où des rencontres apparemment anodines peuvent vous amener à des actions insoupçonnées. Du fait de la petitesse de la communauté française, c’est, je crois, encore plus vrai à l’étranger.

De fait, par l’intermédiaire d’un ami français, j’ai pu rencontrer madame Marie Muller, directrice de l’antenne de l’Alliance française dans ma bonne ville de Kaohsiung. Au fil de nos discussions, du fait de mes compétences en histoire, est venu l’idée d’un petit événement autour de l’histoire et la culture française. Et ce afin de donner des éléments culturels à ses étudiants. In fine, nous avons convenus d’une conférence sur l’histoire française et la caricature. Le tout sous la forme d’une rencontre d’une heure et demie avec une heure de présentation, traduction chinoise comprise, et 30 minutes de questions réponses avec le public.

Le thème finalement choisi a été le suivant :

« Les Français détestent les rois ! Vraiment ? »

Mon intention était de partir du constat actuel que, pour nombre de Français, les rois étrangers sont des objets de curiosité plus que des chefs d’Etats, et essayer de mettre en évidence les raisons de cette moquerie si française des têtes couronnées. J’ai donc pris appui sur les caricatures des derniers souverains français, notamment Louis XVI, Napoléon Ier et Louis-Philippe, pour essayer de mettre en évidence le basculement de la perception des rois, depuis la révérence jusqu’à la détestation de l’idée même d’une monarchie en France. Enfin, je concluais par un bémol à travers la qualification assez fréquente de la Vème république comme d’une « monarchie républicaine » et donc que si les Français n’ont plus de princes du sang à leur tête, ils ont conservé l’apparat royal.

Pour les curieux, je mets à disposition le texte et le Powerpoint support de ladite conférence [1]. Étant donné qu’il s’agissait de ma première tentative de popularisation du savoir historique, dans les lignes qui vont suivre je vais essayer de faire un point sur les conditions d’élaboration du texte de la conférence, son déroulement et, pour finir, les enseignements que je peux en tirer personnellement dans ma quête de réflexion autour de la popularisation.

 

Revoir chaque mot, encore et encore :

 

Une fois ce projet consolidé, je l’ai tout de suite envisagé comme une expérience pour mettre à l’épreuve mes considérations sur la popularisation. En l’attente d’un projet de chaîne YouTube historique qui n’est pas tout à fait abandonné, cette expérience était pour moi une occasion de ne plus seulement réfléchir, mais aussi d’essayer de faire. Une chance de mieux comprendre certains choix faits par certains « vulgarisateurs », notamment les vidéastes dont j’avais parlé dans un précédent article. Plusieurs points de plus ou moins grande importance différencient mon expérience de celle desdits vulgarisateurs, notamment le fait que mon public était francophile, mais pas nécessairement francophone ni même totalement historiophile. Idem, du fait des différences culturelles, je ne pouvais articuler mon discours de la façon devant un public taïwanais que j’aurais pu le faire devant un public français.

Dans tous les cas, du fait de l’objectif de « vulgarisation » et des difficultés linguistiques, j’ai très vite été confronté au défi de l’écriture. Quel style adopter ? Quel degré de complexité pour les connaissances ? Dois-je m’en tenir à des considérations générales ou essayer de serrer un peu plus mon sujet quitte à être (un peu trop) technique ?

Mon premier jet était très simple, phrases courtes et peu de propositions subordonnées ou autres incises. Toutefois, après quelques pages, j’avais la désagréable sensation d’être trop simple. De ne pas assez bien « nourrir » mes futurs convives. De brider mon processus d’écriture. Que ce soit sur les plans du fond et de la forme. J’ai donc décidé d‘abandonner un temps toutes ces réflexions pour écrire de la manière qui m’est la plus naturelle, celle que j’essaye de développer sur ce blog, puis, une fois l’écriture terminée, revenir au départ pour corriger ou amender certains passages. Dans tous les cas, la seule contrainte que je me posais était celle de ne pas adopter un style trop direct et familier, que ce soit pour des raisons d’éventuels quiproquos culturels, de « solennité » [2], mais aussi du fait de mon peu d’appétence pour ce procédé.

Idem, l’autre barrière était de ne pas surcharger le texte de dates ou de noms conceptuels si cela ne s’avérait pas nécessaire au propos. Par exemple, en introduction, je discute du fait que la coutume et la loi voulaient que la personne du roi était physiquement inviolable. Le tout en prenant l’exemple de Louis XV. De fait, après l’explication du fait historique, la peine de mort requise contre Robert-François Damiens pour attentat contre la personne du roi, je donne le nom du phénomène, le régicide. Certes, le texte pourrait très bien se porter sans cette précision, mais j’ai considéré que cela donnait une valeur ajoutée sans alourdir inutilement.

De fait, le moment de l’écriture fut un exercice plutôt lent et difficile. En effet, une fois le gros œuvre terminé, chaque soir pendant plusieurs jours, je revenais à l’ouvrage pour relire, améliorer une transition ici, ajouter des précisions là ou encore corriger des erreurs de syntaxe à d’autres endroits. Je n’avais pas vécu cela depuis le temps plutôt lointain de mon Master et n’avais plus tout à fait conscience de l’accaparement qu’un sujet pouvait produire sur moi.

Enfin, après ces premiers travaux, est venu l’étape de la relecture. Et ici je voudrais exprimer mes très sincères remerciements pour toutes les personnes qui m’ont aidé, notamment madame Annie Duprat pour les références iconographiques et bibliographiques ainsi que messieurs Fadi El Hage, Antoine Simonin et Jean-Christophe Piot pour leurs conseils avisés et la précision de leurs commentaires. Et ce malgré les difficultés pratiques du travail sur plusieurs fuseaux horaires. Je les remercient également tous pour leurs encouragements.

Voilà donc les différents choix que j’ai fait en préparant le texte de la conférence. Comme je l’expliquerai plus loin, j’aurais des critiques à faire sur ma manière d’écrire. Mais d’abord je voudrais revenir sur le déroulé de la conférence et des questions qui ont suivi.

 

Trac, questions personnelles et petits gâteaux :

 

Une fois ces éléments posés et avant d’en venir au déroulé proprement dit, il me semble nécessaire de faire une petite présentation et une sociologie approximative des spectateurs. De fait, la petite salle était remplie par environ 20 personnes, Marie Muller et moi compris [3]. Dans ce groupe, il y en avait 4 liés à madame Muller, employés ou proches, 4 à moi-même, amis et compagne. Par conséquent, les autres personnes, environ 10-12, étaient présentes par intérêt pour le sujet en lui-même, pas par gentillesse ou obligation de travail. Par ailleurs, hormis quelques moins de 30 ans, la majorité des spectateurs étaient des personnes d’âge mûr, mais pas réellement des personnes âgées non plus. Une tranche 40-60 ans en somme.
Même si mes dons de divination ne sont guère probants, j’aurais tendance à penser qu’il y avait dans l’assistance une étudiante dans un domaine lié à la France. Cette dernière a en effet pris beaucoup de notes durant la conférence. J’ai aussi cru comprendre qu’une enseignante du département de français d’une université locale s’était jointe à nous. Dans tous les cas, je suppute un public plutôt éduqué et probablement d’un niveau de revenus moyen. Mais, il ne s’agit là que d’appréciations à vue de nez, rien de plus.

Pour ce qui est du déroulé effectif, malgré le trac qui m’a quelque peu étreint car c’était pour moi une première, la conférence s’est dans l’ensemble bien passée. Pas d’incidents techniques majeurs ou de faux pas culturels. Donc après environ une heure de parole et de traduction franco-chinoise, est venu le temps des questions. Comme il est, je crois, de coutume dans ce genre d’exercice, je n’ai pas pu échapper aux questions un peu piège. Par exemple, à plusieurs reprises est revenu la volonté de connaître mes sentiments personnels à propos de certains événements, notamment autour de Napoléon et de la colonisation. Un peu désarçonné, j’ai quand même réussi à botter en touche, notamment en faisant des parallèles avec l’histoire taïwanaise. Il demeure que c’était troublant, mais pas dénué d’intérêt. Mais ces questions étaient plutôt minoritaires et si les questions ont été relativement peu nombreuses, elles témoignaient malgré tout d’un public curieux et intéressé par le sujet et l’histoire de France en général.

 

Auto-critique :

 

Il est toujours difficile de faire un retour critique sur soi-même. Notamment car on peut se voir de façon déformée. Je vais quand même m’essayer à cet exercice périlleux. A noter que je ferai ici essentiellement référence au contenu de mon texte et que peu au moment des questions.

Mes remarques concerneront autant la forme que le fond. En effet, si sur ce dernier plan je pense ne pas avoir commis d’erreurs majeures, je dois malgré tout concéder quelques raccourcis ou manques de précision. Par exemple, à propos de Napoléon, si j’ai rapidement évoqué son aspect controversé et ses conquêtes militaires, je n’ai parlé qu’à demi-mots, et sans les nommer directement, des aspects « noirs/blancs » de la législature napoléonienne, que ce soit le Code Ouvrier, le rétablissement de l’esclavage dans les colonies, la toute-puissance d’un État policier, le Code civil ou le soutien aux sciences. J’ai également dû sabrer dans les différences entre Directoire, Consulat, Empire. Et ce pour plus de clarté, mais aussi parce que cela ne rentrait pas tout à fait dans le cadre de ma démonstration. Dans tous les cas, j’ai dû parler de Napoléon comme d’un bloc. Ce que les spécialistes de la Révolution Française auront bon droit de me reprocher avec aigreur. Ce sont des fautes.

Idem, lorsque j’ai parlé de l’attentat de Robert-François Damiens et sa mort pour mettre en lumière le respect de la personne physique du roi, j’aurais pu (et dû!) évoquer, au moins en passant, la notion de crime de lèse-majesté.

Si leurs absences n’enlèvent, je crois, rien à la qualité générale de mon intervention, ces rajouts auraient pu constituer des précisions utiles pour les spectateurs. Malgré ces fautes, j’ai quand même cherché à être précis sur les faits et leurs explications. J’ai fait des choix, parfois fautifs, mais toujours en cherchant à conserver la moelle et préserver l’essentiel des faits capitaux pour la bonne compréhension générale.

Pour ce qui est de la forme, je pense avoir encore de nombreux progrès à faire. En effet, la qualité de mon expression orale est encore largement perfectible, tant sur le volume de la voix, son intensité et le débit de parole. Idem pour ce qui est de la fluidité des transitions entre mes moments de parole et ceux de la traduction. Par ailleurs, dans le contexte d’un nécessaire passage par une traduction, je dois veiller à faire des phrases plus courtes et moins complexes. C’est plus simple pour le traducteur/la traductrice, mais aussi – et surtout ! – cela évite des confusions ou contresens de traduction. De fait, cela a un impact sur la façon d’écrire et sur les fantaisies d’écriture. Par exemple, la dernière phrase de mon intervention

Par conséquent, si les Français aiment et détestent les rois et les reines et désormais adorent détester les rois des autres, c’est pour mieux oublier la monarchie républicaine dans laquelle ils vivent.

était d’un sens complexe et cela a été très compliqué pour Marie Muller de traduire. C’est ce genre de phrases que je dois désormais chercher à proscrire. Ce genre de phrases sont, pour moi, des petits plaisirs d’écriture car elles permettent de jouer avec les mots. Mais, si je pourrais m’autoriser ce genre de fantaisies avec des locuteurs natifs, ce n’est, je crois, guère possible avec des allophones, à moins que leur niveau de français soit excellent [4]. La clarté est à ce prix.

Enfin, le dernier point sur lequel je voudrais revenir est tout à fait spécifique à un contexte d’échange culturel. En effet, il est nécessaire de faire attention aux impairs culturels. De fait, au moment des questions, une participante m’a interrogé sur mes opinions personnelles concernant Napoléon ou la colonisation française en Afrique et en Asie. Pour la première question, j’ai fait un parallèle avec Chiang Kai-shek. En fait, si l’ancien dictateur nationaliste est le commanditaire de crimes comme le massacre du 28 février 1947 et responsable d’emprisonnements arbitraires, il demeure que c’est sous sa dictature que Taïwan a commencé à s’envoler économiquement. De ce fait, j’ai – rapidement – mis cela en parallèle avec certaines actions « positives » et « négatives » [5] de Napoléon. Or, l’ancien dirigeant nationaliste est un personnage au moins aussi sulfureux pour les Taïwanais que Napoléon pour nous Français. Et ce surtout dans le sud de Taïwan, historiquement place forte des sentiments indépendantistes et donc plutôt au parti nationaliste, le Kuomintang (國民黨). Qui plus est, la mémoire de Chiang est encore sensible, comme je le notais dans un article précédent. Idem, lors de la question concernant la colonisation, j’ai retourné la question à mon interlocutrice en lui demandant ce qu’elle pensait de la colonisation japonaise de Taïwan. De fait, en posant ces parallèles, je savais très bien que je prenais des risques. Si cela s’est bien passé cette fois-ci, je ne saurais trop souvent utiliser ce genre de procédés à double tranchant. 

 

Conclusion :

 

Pour conclure, je pense qu’il s’agissait d’un exercice extrêmement stimulant. Il pousse à réfléchir sur sa maîtrise de la langue, ses méthodes d’expression et sur comment transmettre un savoir complexe dans un terreau culturel complément différent du sien.

Mais surtout à travers cette conclusion, je voudrais rapidement revenir sur certains propos que j’ai tenu au sujet de la popularisation du savoir historique, notamment à propos des « YouTubeurs ». Je prends désormais un peu mieux conscience du facteur temps. De fait, on ne popularise pas de la même façon lorsque l’on a une limite de temps imposée et lorsque l’on décide de son créneau horaire. Par exemple, pour des sujet aussi complexes que la Révolution française ou les croisades, des vidéastes comme Histony ou Hérodot’com peuvent avoir le « loisir » de choisir de découper leurs sujets en autant de parcelles qu’il peut être nécessaire. Cela n’était pas mon cas lors de cette conférence [6]. Ici, du fait de cette contrainte de temps, j’ai dû ramasser mon sujet au plus possible pour que je ne sois pas contraint de trancher sabre au clair dans les connaissances.

Idem, je prends également mieux conscience de l’importance capitale de la thématique de l’écriture et du niveau de langue. Si j’en étais déjà conscient précédemment, la « découverte » de cette expérience a été la nécessité de ciseler chaque mot pour tenir mon engagement de produire quelque chose de précis, mais aussi de plutôt accessible. Même si je maintiens le fond de mes critiques précédentes à ce sujet, désormais je saisis mieux la difficulté et la lenteur du processus.

Enfin, des quelques retours que j’ai pu avoir, les spectateurs semblaient plutôt satisfaits, mais je ne saurais dire que cela vaut assentiment de ma « méthode ». Je vais devoir continuer d’essayer, dans ce type de cadre ou dans d’autres, pour en avoir le cœur net. Par ailleurs, je suis ouvert à toutes les critiques – constructives – à ce sujet.  Comme d’habitude, cela peut se faire sur les réseaux sociaux, notamment Facebook et Twitter, ou via l’adresse mail de ce blog : michel@lhistoirestuncombat.net.


[1] Vous pourrez les trouver ci-dessous.

A noter que le Powerpoint a également été traduit en chinois, pour le confort et la compréhension des spectateurs. Enfin, il va sans le dire que ce texte est de ma plume et donc que je possède certains droits. Je suis tout à fait prêt à accepter l’utilisation du texte et/ou du Powerpoint par des tiers, la moindre des choses étant de me prévenir par avance par mail.

[2] Loin de moi l’idée de me prendre pour on ne sait quel pontife devisant depuis sa chaire, simplement je n’avais pas envie d’apparaître comme un clampin sorti du dernier bar PMU avant Roissy Charles de Gaulle à la manière des personnes d’ « Osons causer », le tout à grands renforts de « Wesh wesh les potos, bien ou bien » version taïwanocompatible.

[3] Pour les curieux, des photos de l’événement sont disponibles sur la page Facebook de l’antenne de l’Alliance française à Kaohsiung.

[4] Et ici je dois saluer le travail de Marie Muller qui a su retranscrire mes phrases françaises complexes en phrases chinoises du même acabit.

[5] Je suis tout à fait conscient que ce type de vocabulaire ne saurait être utilisé en histoire. Mais, même s’ils sont imparfaits, ces vocables permettent de saisir l’idée sous-jacente à mon propos. Pour un débat sur les notions de « bien » et de « mal », je renvoie à un autre article de ce blog, à propos des déclarations d’Emmanuel Macron sur la colonisation comme « crime contre l’humanité ».

[6] Ce qui ne saurait être un reproche envers Marie Muller et l’équipe de l’Alliance française de Kaohsiung. Ce sont deux types de popularisation qui se rapprochent par certains aspects, mais qui ne travaillent pas de la même façon.

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