[HistoireEnCité] En avant l’Histoire ou les histoires ?

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En avant les histoires ! A noter que ce jouet est à cheval entre l’Histoire et les histoires / © Ese Oso Flickr

Dans une ancienne version de ce blog, aujourd’hui disparue, j’avais déjà ébauché l’idée générale qui va sous-tendre cet article. Toutefois, je ne peux y renvoyer car, devant la qualité très moyenne de la démonstration, il a sombré dans les limbes d’internet, avec le reste de cet ancien blog. Par ailleurs, au fil des mois et des années, ma réflexion s’est quelque peu affinée sur le sujet.

Les lignes qui vont suivre proviennent d’une réflexion mettant en rapport plusieurs phénomènes. Le premier concerne l’histoire dans les médias. Je ne vais y revenir que rapidement car il est déjà bien documenté, que ce soit sur ce blog, mais aussi – et surtout – ailleurs, notamment dans le très bon livre Les historiens de garde, de William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin [1].

De manière assez rapide, certains médias, notamment télévisuels, tendent à présenter certains conteurs comme des « historiens ». Et ce sur la seule base que ces derniers savent raconter des histoires plus ou moins doctement et avec une relative éloquence. Ici on pensera à des personnes comme Lorant Deutsch, Franck Ferrand, Stéphane Bern ou, dans un certain sens, Frederik Gersal et Michel de Decker [2]. Certes ce n’est parfois pas aussi clair et tranché – surtout que le plus souvent les principaux intéressés se défendent d’être des historiens, préférant le titre plus neutre de « passeurs d’histoire(s) » [3]. Que ces prétentions soient pertinentes ou non ne sera pas mon propos ici. Je ne m’appuierai que sur un fait, Lorant Deutsch et consorts peuvent être présentés à la société – et donc plus ou moins vus ainsi par cette dernière – comme des historiens.

Une fois cette introduction passée, je vais désormais passer au point principal de mon argumentaire. De fait, je voudrais essayer de prendre un peu de hauteur. Car, je crois que tous ces débats sémantiques et linguistiques entre « historiens » et « passeurs d’histoires vus comme des historiens », proviennent d’un défaut de la langue française. Et quand je parle de défaut, je devrais plutôt dire « trou béant » ou « aporie ». Vide que les personnages médiatiques précédemment cités s’empressent de mettre à profit pour leur promotion personnelle, se drapant dans la gloire de la science historique pour mieux se donner une légitimité que leurs (non) métholodogies et leurs erreurs leur dénie.

 

La confusion des mots :

 

De fait, pour notre sujet, la langue française possède deux mots proches phonétiquement et graphiquement, mais aux sens plutôt opposés. Il s’agit d’Histoire et d’histoire. Si le premier fait référence à la science historique, le second est affilié au domaine de l’imaginaire, que cela soit à propos d’un récit se déroulant dans un monde imaginaire ou que l’on peut croire du fait de son incohérence. Si dans d’autres langues, leurs équivalents sont bien séparés, en français tendent à se confondre. Ce que confirme plusieurs dictionnaires étymologiques. Par exemple, l’entrée du Trésor de la Langue Française informatisé explique [4] :

HISTOIRE, subst. fém.

Étymol. et Hist. A. 1. [Début xiies. istorie « récit des événements de la vie de quelqu’un » (Alexis, Prologue, éd. Chr. Storey)]; ca 1105 storie (Benedeit, St Brendan, éd. E. G. R. Waters, 54); 1155 hystoire « chronique, récit des événements relatifs à un peuple ou à l’humanité en général » (Wace, Brut, éd. I. Arnold, 14809); 2. a) ca 1265 istore « ensemble des connaissances relatives à l’évolution de l’humanité; science » (Bruno Latin, Trésor, éd. Fr. J. Carmody, livre 3, chap. 41, §3); b) 1646 histoire « mémoire que la postérité garde du passé » (Rotr., St. Gen., I, 4 ds Littré). B. [Ca 1200 d’apr. FEW t. 4, p. 439b]; ca 1240 hystoire « représentation d’une scène à plusieurs personnages; illustrations » (Richard de Fournival, Bestiaire d’amour en vers, éd. A. Långfors, vers 66, fo90a ds Mémoires de la Société néo-philologique de Helsingfors, t. 7, p. 305). C. 1. a) Ca 1462 histoire « récits d’événements réels ou imaginaires » (Cent nouv. nouv., éd. Fr. P. Sweetser, p. 1); b) 1663 « propos mensongers destinés à tromper ou à mystifier » (Molière, L’Étourdi, 943); 2. 1670 « affaire, événements particuliers » (Id., Bourgeois gentilhomme, III, 3). D. 1551 histoire naturelle (P. Belon, Histoire naturelle des estranges poissons marins [titre]). Empr. au lat.historia « œuvre historique, récit », « objet de récit historique », « contes, sornettes », du gr. ι ̔ σ τ ο ρ ι ́ α « recherche, information », « résultat d’une information, connaissance », « récit » d’où « Histoire ».

De son côté, le Dictionnaire étymologique et historique du français (p. 484), affirme

Le mot a d’abord désigné le récit d’une vie. Son sens s’est rapidement élargi : « relation des événements passés concernant un peuple, ou l’humanité entière ». Au XVIème s., histoire naturelle s’applique à la description des êtres et des phénomènes de la nature et à l’étude de leur évolution. A l’opposé de ce mouvement de généralisation, histoire se dit, à partir du XVIIème s., d’une aventure ou d’une succession d’aventures individuelles et collectives. D’où, surtout au plur., l’idée de complications embarrassantes (chercher des histoires), et l’idée de récits mensongers (tout ça, ce sont des histoires !). Au XIXème s., histoire a pris d’autre part son sens scient. Laissant les anecdotes à la petite histoire, l’histoire tout court entend se fonder sur les documents, un rigoureux relevé des faits et la recherche de leurs causes et de leurs conséquences.

Il semblerait que d’autres langues latines soient également affectées par cette ambiguïté, mais je ne parlerai ici que du français [5]. Comme expliqué précédemment, c’est grâce à cette ambiguïté que Franck Ferrand et consorts peuvent entretenir le doute à propos de leur posture, historienne ou narratrice.

 

L’entremise de l’anglais et du chinois ou la nécessité de décentrer son regard :

 

Toutefois, quid des autres langues, notamment non latines ? Pour l’occasion, je m’appuierai sur deux langues dont ma maîtrise varie du conversationnel au néant, l’anglais et le chinois mandarin. Il ne s’agit là que des réflexions d’un praticien lambda de ces langues, pas du tout celles d’un expert et encore moins d’un linguiste. De ce fait, je suis curieux de tous commentaire sur le sujet. Que cela se fasse dans la zone du blog prévue à cet effet, sur les réseaux sociaux – notamment Facebook et Twitter – ou par mail à l’adresse suivante : michel@lhistoirestuncombat.net .

Par ailleurs, un tel sujet mériterait un traitement bien plus important et plus comparatiste que les quelques lignes qui vont suivre. Elles ne doivent donc être prises que comme des ébauches. Enfin, dernière précaution méthodologique, de telles comparaisons ne sont pas nécessairement raison. En effet, comparer des langues aux terreaux culturels très différents comporte un risque, celui que le mot A de la langue Δ puisse se traduire B dans la langue Γ, mais que A induise une certaine spécificité culturelle difficilement transmissible ou que B ne le recouvre pas complètement.

Malgré ces obstacles, essayons de nous intéresser à l’anglais et au chinois mandarin. De fait, la langue de Shakespeare connaît deux mots pour parler de l’Histoire et d’une histoire, respectivement History et a story. Les noms de professions/activités associés sont historian et storyteller

Si, à l’instar de l’usage qui s’est conservé en français, les mots « history » et « story » ont des racines communes, le grec ιστορια et le latin historia, ils se sont peu à peu séparés pour former deux entités distinctes. De fait, comme l’explique certains dictionnaires étymologiques [6] :

history (n.)
late 14c., « relation of incidents » (true or false), from Old French estoire, estorie « story; chronicle, history » (12c., Modern French histoire), from Latin historia « narrative of past events, account, tale, story, » from Greek historia « a learning or knowing by inquiry; an account of one’s inquiries, history, record, narrative, » from historein « inquire, » from histor « wise man, judge, » from PIE *wid-tor-, from root *weid- « to know, » literally « to see » (see vision).

Related to Greek idein « to see, » and to eidenai « to know. » In Middle English, not differentiated from story (n.1); sense of « narrative record of past events » probably first attested late 15c. Meaning « the recorded events of the past » is from late 15c. As a branch of knowledge, from late 15c.

Celle de Confucius possède, quant à elle, deux vocables parlant du sujet qui nous préoccupe : 歷史 (lishi) [7] et 故事 (gushi), le premier concernant la science historique alors que le second s’entend plutôt comme historiette ou récit d’une petite ampleur. De leur côté, le mot français « historien » peut se traduire 歷史學家 (lishi xuejia), alors qu’on choisira 故事人 (gushiren) pour retranscrire l’idée de « raconteur d’histoires ».

A travers ce court excursus, on peut se rendre compte que les deux langues cibles – dans leurs acceptions actuelles – connaissent des mots ou des expressions tout à fait différentes pour décrire deux réalités relativement proches, mais aussi fondamentalement distinctes. S’il peut parfois y avoir des racines communes, il n’en demeure pas moins qu’elles ont désormais produites des fruits variés.

A partir des constats de l’aporie de la langue française et de la plus grande diversité d’autres langues, j’en viens à me demander s’il ne serait pas nécessaire d’essayer d’inventer de nouveaux mots, pour, espérons une fois pour toutes, établir des frontières claires entre les historiens (amateurs ou professionnels) pourvus d’une méthode scientifique, et les amuseurs télévisuels/livresques se proclamant « historiens ».

 

Propositions pour un nouveau vocabulaire :

 

Il ne s’agira là que de simples propositions, pas de recommandations comme pourraient être celles de l’Académie française. Qui plus est, dans les lignes suivantes je ne vais m’intéresser qu’au problème du terme « historien », pas à celui « d’histoire ».

De fait, deux possibilités s’offre à nous. La première consisterait à inventer un nouveau mot spécifique pour ces « conteurs d’histoires », à l’instar de l’anglais storyteller ou du chinois mandarin 故事人 (gushiren). Mot qui reste encore à imaginer. Ou alors d’investir l’expression de « conteurs d’histoires » à leur profit. Mais cela ne ferait que déplacer le problème par rapport aux personnes dont le métier est d’intervenir devant des jeunes publics pour dévoiler les aventures de héros/héroïnes de fiction. Ce qui pose également un débat plus large sur la pertinence de l’emploi du mot « histoire » pour parler d’un récit fictionnel.

La seconde verrait l’abandon par la communauté historienne de son mot phare « historien » à ces conteurs, pour revenir à un mot plus ancien, celui d’historiographe. Outre son rapprochement évident avec le champ de recherche de l’historiographie, le choix de ce mot pourrait avoir un intérêt étymologique. En effet, ιστορια c’est l’histoire et γραφειν écrire. Donc l’historiographe est celui qui écrit l’Histoire, but que s’assigne le praticien scientifique de la chose historique. Par ailleurs, comme l’indique l’entrée du TLFi à ce sujet [8], le vocable « historiographe » renvoie à un passé ancien, celui des historiens de cour. Ces derniers sont, après de nombreux changements dans la méthode de travail, les buts et les compromissions, les ancêtres des historiens actuels. Par conséquent, pour remettre en valeur cette filiation – ou tout du moins ce cousinage – et établir cette distinction tant espérée, il serait possible de reprendre ce terme et de le dépoussiérer un peu.

Mais, « historiographe » possède également quelques défauts. En effet, cette proximité historique des anciens historiographes avec une vérité de commande – « officielle » – pourrait être utilisée par tous les polémiques qui tendent à expliquer que les historiens sont aux ordres de l’État afin de « cacher la vraie vérité » et ainsi participer de la « Grande Déculturation ». En outre, ce mot « sent » un peu l’ancien et le suranné. S’il peut être approprié, il n’est guère moderne.

 

Conclusion :

 

Les termes du débat semblent désormais poser. Si cet article a tenté d’apporter quelques pistes de réflexion, je suis tout à fait conscient qu’un tel changement de vocabulaire – et donc de perspective – est d’abord et avant tout une oeuvre collective. Que cela soit pour ce qui est de l’invention/reprise de termes plus adéquats ou leur appropriation par la communauté scientifique historienne et le « grand public ».


[1] Blanc W., Chéry A. et Naudin Ch., Les historiens de garde : De Lorànt Deutsch à Patrick Buisson : la résurgence du roman national, Paris, 2016 (2ème édition, 1ère édition 2013)

[2] « Secrets d’Histoire – La Du Barry : coup de foudre à Versailles », YouTube (mis en ligne par Secrets d’Histoire Officiel le 16 novembre 2016) (Dernière consultation le 22 avril 2017). L’intervention de Michel de Decker se situe à environ 7’00 ».

[3] Ce que fait Stéphane Bern dans un extrait de l’émission Médias le magazine du 19 mai 2013 (à environ 8’30 »). (Dernière consultation le 22 avril 2017). Si ce dernier a l’humilité de ne pas revendiquer le fait d’être « historien », il demeure que certains passages de ces émissions – notamment la visite de la cellule de Marie-Antoinette dans l’épisode « Danton : aux armes citoyens ! » – pourraient laisser planer un doute. En effet, s’il ne se place pas réellement en historien, il tend à prendre celle du conférencier, tout du moins de l’expert, du dépositaire de vérité. Il n’est donc pas autant en retrait qu’il ne veut bien l’affirmer.   

[4] « Histoire », Trésor de la Langue Française informatisé (Dernière consultation le 22 avril 2017)

[5] C’est, par exemple, le cas de l’italien qui ne compte qu’un mot pour l’Histoire et les histoires. Cf. l’entrée « histoire » du dictionnaire français-italien Larousse. (Dernière consultation le 22 avril 2017)

[6] « History », Online Etymology Dictionary (Dernière consultation le 22 avril 2017)

[7] Les puristes me pardonneront l’absence des accents réglementaires, mais je n’ai pas trouvé le moyen technique pour les écrire par ordinateur et la notation par chiffres est totalement incompréhensible pour un non-initié

[8] « Historiographe », Trésor de la Langue Française informatisé (Dernière consultation le 22 avril 2017)

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