[Polémiques] Emmanuel Macron et la colonisation

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Couverture du numéro du Time du 17 août 1925 représentant Abd el Krim (1882-1963). Ce dernier peut être vu comme emblématique de l’entre deux colonial. Il poursuit d’abord des études en Espagne et plaide pour une entente avec le colonisateur afin d’assimiler la modernité européenne. Puis il entre en conflit avec l’Espagne et la France. C’est la guerre du Rif (1921-1926), durant laquelle des gaz de combat sont utilisés. © Wikimedia Commons

Il y a quelques semaines, dans un précédent article, j’avais déjà noté la certaine propension d’Emmanuel Macron à utiliser l’histoire. Comme, malheureusement, beaucoup (trop) d’acteurs du débat public. Toutefois, il me semble que ce dernier en fait un usage moins caricatural que d’autres personnalités politiques. En tout cas moins manichéen. Si une idée majeure intéressante semble se dégager derrière ses prises de position, cela ne revient pas à expliquer qu’elles sont exemptes de tous reproches. De fait, la récente polémique sur la colonisation [1] va nous donner un nouvel exemple des timides fulgurances et des lourdes erreurs du candidat à la présidence de la république. In fine, à travers cela je vais essayer d’entrevoir la pensée sur l’Histoire d’Emmanuel Macron. Mais d’abord, plusieurs mises en garde et rappels préventifs, sur la forme et sur le fond.

 

Eléments du débat et biais personnel :

 

L’ensemble de la polémique commence par une déclaration du candidat sur la chaîne de télévision algérienne Echorouk News, le 14 février dernier [2]. Il y explique :

Je pense qu’il est inadmissible de faire la glorification de la colonisation. Certain ont voulu faire cela en France, il y a dix ans. Jamais vous ne m’entendrez tenir ce genre de propos. J’ai toujours condamné la colonisation comme un acte de barbarie. La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime contre l’humanité. C’est une vraie barbarie. Ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes.

Les réactions ne se sont pas faites attendre. Que cela soit de la part de représentants politiques, notamment à droite et l’extrême-droite [3], mais aussi d’historiens. Les journaux ont, notamment, ouvert leurs colonnes aux historiens Sylvie Thénault [4], Benjamin Stora [5] ou encore Henry Rousso [6]. Ils ont en outre rapporté les propos de Laurence de Cock sur Twitter [7]. Suite à cette polémique, Emmanuel Macron a précisé sa pensée par différentes réponses à la polémique. Je n’en citerai que deux, une vidéo publiée sur le site internet de son mouvement et une interview avec Marc-Olivier Fogiel pour l’émission RTL soir [8]. Dans la première il affirme que

La colonisation a introduit une modernité par effraction

Phrase sur laquelle je reviendrai un peu plus loin.

En outre, je voudrais introduire un élément qui fera autant office de démonstration d’une volonté de transparence dans mon rapport avec vous, lecteurs, qu’inscription dans une certaine tendance épistémologique [9]De fait, peu après mon précédent article, devant ma curiosité pour le personnage et la facilité de la procédure, j’ai décidé de rejoindre la cohorte des « Marcheurs ». Mais mon implication dans le mouvement n’a guère été importante. Je ne suis donc qu’un parmi des milliers. Mais cela ne saurait me soustraire à mon obligation de mise à distance avec le sujet. Il tachera donc de suivre cette voie dans les lignes qui vont suivre.

 

L’histoire coloniale est un bloc qu’il faut assumer dans son entièreté :

 

L’usage d’un vocabulaire péjoratif ou mélioratif, directement issu du domaine de la morale, ne saurait être une bonne idée. Cela n’est pas le vocabulaire idoine pour parler d’histoire. Idem pour ce qui est de la condamnation comme crime contre l’humanité. Cela n’a pas de sens sur un plan juridique. Cela a déjà été rappelé. Il ne saurait y avoir de débat là dessus. Mais, si le choix par le candidat d’En Marche des mots et du champ lexical de la morale est peu pertinent, le fond de son intervention est-il si stupide que beaucoup de commentateurs l’ont rappelé ?

En effet, le point de vue sur la bienfaisance ou la malfaisance du système colonial dépend de l’angle d’attaque pris pour envisager la période coloniale. De fait, si les sociétés coloniales étaient, par essence même, des sociétés discriminatoires – les exemples archétypaux étant l’Afrique du Sud de l’époque de l’apartheid ou l’Algérie après l’instauration du Code de l’indigénat – , qu’elles ont détruits les équilibres sociaux anciens et mis à mal les cultures locales et que les infrastructures – tant vantées par les partisans du « rôle positif de la présence française outre-mer » – étaient avant tout destinées à une poignée de colonisateurs, cela ne saurait être entrevus que sous cet angle. En effet, des personnes ont pu et su profiter de la nouvelle donne coloniale pour s’élever socialement.

Devant le manque toujours criant de personnels administratifs originaires de métropole pour gouverner les territoires, les autorités coloniales ont toujours eu besoin de supplétifs colonisés. Certains de ces derniers ont vu dans la présence coloniale une opportunité à saisir. Non forcément par amour de la puissance colonisatrice, mais par calcul et poursuite d’un agenda personnel, souvent en rapport avec la société colonisée originelle. Ces cas sont assez nombreux dans les armées coloniales, mais pas seulement. Les exemples de Blaise Diagne, de Léopold Sédar Senghor ou, plus anonymement, des jeunes femmes devenues aides-soignantes ou institutrices en Afrique subsaharienne [10] permettent de mettre en évidence que, pour certain(e)s, une ascension sociale dans la nouvelle société coloniale a été possible. Que cela ait été par le rejet – plus ou moins important – de sa communauté colonisée d’origine et la fonte dans les cadres de la société coloniale est une autre histoire. Idem, en ce qui concerne le degré de possibilité d’ascension, une égalité entre Blancs et non Blancs étant utopique, puisque cela sapait les fondements de la société coloniale. Dans tous les cas, cela a fait d’eux/elles des êtres entre deux mondes, plus tout à fait dans leurs sociétés d’origine et pas complètement intégré(e)s dans la société du colon. Il demeure que par ces choix d’intégration dans le moule colonial, ils ont pu bénéficier d’une position sociale plus enviable que nombre de leurs compatriotes. Mais comprenons nous bien, ils étaient infinitésimaux par rapport à la masse des populations ayant vu leurs conditions de vie empirer durant l’époque coloniale, mais ils/elles ont existé [11]. Les nier cela aussi irréel et absurde que de nier – ou relativiser – les crimes coloniaux, par exemple en expliquant que ce n’était qu’un « partage de culture ».

Par ailleurs, évoquer les mises en place d’infrastructures et les promotions sociales acquises par certains colonisés à travers la collaboration avec le colonisateur, ne revient ni à cracher sur les tombes de tous les morts de l’exploitation coloniale [12], ni à relativiser les discriminations et la prédation des ressources naturelles et humaines sur des territoires, notamment africains, autrefois connus comme fort riches. Rappeler des faits bien documentés ne saurait être une manière de minimiser d’autres faits bien documentés. Ils sont les uns à côté des autres. Comme deux facettes d’une même réalité.

Pour conclure sur ce point, si on peut admettre que la Révolution française c’est autant la fête de la Fédération que la Terreur, que la France durant la Deuxième guerre mondiale c’est autant Jean Moulin que Pierre Laval, alors on sera prêt à penser que la colonisation c’est autant Blaise Diagne que le chemin de fer Congo Océan. Autant l’utilisation de gaz de combat durant la guerre du Rif que les hôpitaux en AOF ou en Indochine.

 

Emmanuel Macron, un politique a l’intuition historienne ? :

 

Après ces longs prolégomènes, je voudrais désormais (re)parler de la vision de l’Histoire d’Emmanuel Macron. Et ce en m’appuyant sur les propos polémiques et sa réponse à ses détracteurs. C’est ici que mon biais de départ pourrait être le plus déterminant. Chacun jugera. 

J’ai pu lire ça et là sur les réseaux sociaux qu’il posséderait une vision « Tintin au Congo » de la colonisation. Je ne pense pas qu’il faille aller jusque là, ce serait tout à fait caricatural. En revanche, on ne pourra nier le fait que sa vision est très occidentalo-centrée. Par exemple, lorsqu’il explique que l’Algérie a connu une modernité par effraction, il oublie de dire qu’il s’agit d’une modernité parmi d’autres, pas la seule et unique. En effet, si la vision occidentale classique de la modernité réside dans le progrès technique, l’affranchissement des dogmes religieux et l’émergence d’un Etat puissant, des travaux récents ont mis en évidence que des savants incas ou aztèques pouvaient être modernes par leur maîtrise de la langue du colonisateur et l’insertion de leur imaginaire dans un cadre global [13]. En outre, l’Algérie aurait tout à fait pu devenir « moderne » de son propre fait, sans domination extérieure. Par conséquent, si la formule de « modernité par effraction » peut être intéressante, elle se doit d’être complétée. Ce serait donc l’apport de la modernité européenne/occidentale par effraction.

Par ailleurs, si l’emploi d’un vocabulaire moralisant et l’oubli de son prisme occidentalo-centré ne saurait faire d’Emmanuel Macron un historien – ce qu’il ne prétend pas être – ou tout du moins un homme respectueux de la démarche historienne, il me faut mettre en avant un élément intéressant de la prose macronienne. Un point qui mérite d’être souligné. En effet, comme je l’avais déjà remarqué dans mon précédent article à son sujet, l’une des idées principales d’Emmanuel Macron à propos de la colonisation – et de l’histoire en général – semble être une volonté de « tenir les deux bouts », de parler du « bon » et du « mauvais ». Il est en ce sens différent de nombreux politiques français, ces derniers se concentrant sur une mémoire particulière et partisane, celle des harkis et des pieds-noirs ou des victimes des massacres et prédations coloniaux. Emmanuel Macron semble avoir une vision plus globale de la question, ce qui, si cela s’avère vrai, se doit d’être salué. Toutefois, comme l’a rappelé Sylvie Thénault, l’idée d’une volonté électoraliste derrière cette prise de position sur la colonisation ne saurait être écartée a priori. Mais l’hypothèse d’une volonté de synthèse semble prendre du poids si on met en parallèle la polémique sur la colonisation avec celle concernant ses déclarations à propos des pro et anti « mariage pour tous ». Mais ici encore rien ne saurait être affirmé avec certitude.

Enfin, je voudrais revenir rapidement sur le rapport entre Emmanuel Macron et l’Histoire. En somme, quelles sont ses influences historiques et les raisons qui l’ont amené à chercher à « tenir les deux bouts ». N’ayant pas accès à l’inventaire exhaustif de ses lectures, je ne saurais, encore une fois, être catégorique. A minima, on pourra penser à Paul Ricoeur, Emmanuel Macron ayant été son assistant éditorial pour l’ouvrage La Mémoire, l’histoire, l’oubli et le philosophe ayant consacré une partie de ses travaux à la réflexion sur l’histoire [14]. Mais cette thématique mériterait une enquête plus approfondie.

 

Conclusion :

 

De fait, si Emmanuel Macron commet des (lourdes) erreurs méthodologiques dans son appréhension de la colonisation – et de l’histoire en général – , il semble malgré tout posséder une certaine « intuition historienne », au sens de prise en compte de la globalité d’un événement. Si ces homologues politiciens ne font que manipuler – avec plus ou moins de cynisme – de la mémoire, Emmanuel Macron est déjà plus proche – enfin moins loin – de ce qu’est l’Histoire. Néanmoins, sa position de responsable politique l’amène à juger en termes moraux, chose que je ne peux que regretter.

Encore une fois, il s’agit là des pensées d’un jeune homme qui a été formé à la méthode historienne par des années d’apprentissage universitaire, mais qui est aussi adhérent du mouvement En Marche!. Chacun se fera son propre avis sur l'(im)partialité des lignes précédentes. Il demeure que ma conscience historienne est apaisée, elle sait qu’elle n’a pas trahi les enseignements de ses maîtres.


[1] Au cours de cet article je parlerai essentiellement du cas français, le mieux connu du public hexagonal. Idem, je traitera de « la colonisation » par commodité de langage, mais, de fait, il serait plus précis de parler DES colonisations, voire mieux des sociétés coloniales. En effet, si une société coloniale se fonde sur quelques principes majeurs – la domination sociale et la séparation physique et légale du colonisateur notamment – , les différentes sociétés envisagées ne sont pas tout à fait les mêmes, du fait des histoires différentes des territoires colonisés et de leurs dynamiques internes propres. En somme, le Sénégal ne se gouverne pas tout à fait de la même manière que l’Indochine, idem pour Madagascar ou le Maroc.

[2] « Avec cette déclaration sur la colonisation, Emmanuel Macron fait « honte » à la droite et au FN »Le Huffington Post (15 février 2017) (Dernière consultation le 19 février 2017)

[3] « Macron et la colonisation française : les réponses aux questions que vous vous posez »Le JDD (16 février 2017) (Dernière consultation le 19 février 2017) et

[4] Bherer M.O., « Peut-on dire, comme Emmanuel Macron, que la colonisation est un « crime contre l’humanité » ? »Le Monde (16 février 2017) (Dernière consultation le 19 février 2017)

[5] Alimi J., « Macron sur la colonisation : «Les historiens ont apporté la preuve de massacres », juge Stora »Le Parisien (17 février 2017) (Dernière consultation le 19 février 2017)

[6] Sulzer A., « Macron et la colonisation: « ll s’inscrit dans la tradition de Chirac et Hollande » « L’Express (16 février 2017) (Dernière consultation le 19 février 2017)

[7] Brouze E., « Colonisation : « Les gars, faites de l’histoire ou lisez des historiens » « Rue89 (16 février 2017) (Dernière consultation le 19 février 2017)

[8] « Colonisation : le courage de dire les choses »Site internet du mouvement En Marche! (16 février 2017) et « Macron sur RTL : « J’ai tenu un propos équilibré » sur la colonisation »RTL (16 février 2017) (Dernières consultations le 19 février 2017)

[9] Celle d’Henri-Irénée Marrou. En effet, selon Guy Bourde et Hervé Martin (Bourdé G. et Martin H., Les écoles historiquesParis, 1990, p. 344-5), pour Marrou l’historien doit « faire état de toutes contraintes en fournissant à ses lecteurs un état détaillé de son itinéraire intellectuel ».

[10] Ici on se référera aux travaux de Pascale Barthélémy, notamment Africaines et diplômées à l’époque coloniale (1918-1957)Rennes, 2010. Pour un aperçu du contenu, on pourra lire Conklin A., « Pascale Barthélémy, Africaines et diplômées à l’époque coloniale (1918-1957) », Clio. Femmes, Genre, Histoire 33, p. 301-3.

[11] Par exemple, Pascale Barthélémy parle d’environ 1000 jeunes femmes formées entre la fin de la Première guerre mondiale et les indépendances, et ce pour un territoire aussi étendu que celui de la fédération d’Afrique Occidentale Française.

[12] Pêle-mêle la traite esclavagiste, les morts du chemin de fer Congo-Océan, ceux des massacres de Sétif et Guelma et j’en passe.

[13] On pensera ici aux travaux de Serge Gruzinski, notamment Les quatre parties du monde. Histoire d’une mondialisation, Paris, 2004. Dans cet ouvrage on sera attentif à l’exemple de Chimalpahin Cuauhtlehuanitzin.

[14] Néanmoins, certains savants doutent de la réelle influence de Ricoeur sur la pensée d’Emmanuel Macron. A ce propos on lira Truong N., « Emmanuel Macron, un intellectuel en politique ? »Le Monde (1er septembre 2016)  et Piedtenu L., « Aux sources des idées d’Emmanuel Macron »France Culture (27 janvier 2017). (Dernières consultations le 19 février 2017)

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